Jour de chance

Extrait du recueil de nouvelles Jour de chance, par Nicolas Charette, publié avec l’aimable autorisation des éditions Boréal.

Lisez l’article de Martine Desjardins et Pierre Cayouette

Miss Fox 2004 avait décidément de fabuleux nichons, pensa Ronnie. C’était sans aucun doute la femme la plus excitante des magazines de ce mois-ci, peut-être même de l’année tout entière. Il remit la revue sur son étalage, derrière les autres revues, car un client approchait dans le stationnement du magasin, sous la lumière du lampadaire. Ronnie reconnut la silhouette de Mme Boissy, malgré la bruine automnale qui brouillait les formes assombries par la nuit. Il recentra son érection à travers son pantalon de travail beige, sous son énorme bedaine, de sorte qu’elle n’était plus apparente quand Mme Boissy entra dans le dépanneur. Un son de cloche électronique résonna dans le magasin lorsque la porte s’ouvrit.

— Bonsoir, madame Boissy! Êtes-vous enfin millionnaire?

— Ben non, ben non… répondit-elle comme d’habitude.

Elle se dirigea vers le frigidaire à bière pendant que Ronnie prenait place derrière son comptoir tout en grattant sa barbe négligée et son ample moustache. Il jeta un coup d’œil aux aiguilles noires de l’horloge au-dessus de la porte. Il était 21 h 50. Son quart de travail se terminait à 23 heures. Dans une heure et demie, il serait enfin chez lui. Lorsqu’il regarda la nuit à travers la grande vitrine, il remarqua que des taches de doigts gras étaient imprimées sur ses lunettes. Il les retira et expira sur ses lentilles en un son craché. Il frotta le verre embué avec l’ourlet de son chandail qu’il sortit de son pantalon. Tout en frottant, il zieutait distraitement le stationnement. Il voyait tout embrouillé.

— J’vais prendre deux Poker, cinq Bingo pis dix 6/49 avec Extra… Pis enwèye donc un p’tit Gagnant à vie avec ça, hein, mon grand?

— Oui oui, j’étais dans la lune… J’vous donne ça tout de suite, madame Boissy!

Il remit ses lunettes sur son gros nez rond et passa les articles devant le lecteur optique, sous le regard suspicieux de Mme Boissy. Du lait, du pain et une grosse quille de Labatt 50. Madame Boissy lui tendit alors deux gratteux sans dire un mot ni lever la tête. Ronnie les inséra dans la valideuse bleue de Loto-Québec. Le son du billet gagnant retentit deux fois dans le magasin. Deux dollars chacun. Il fit ensuite imprimer un long billet de 6/49 et sortit les autres billets de loterie du présentoir sous le comptoir vitré, où ils étaient impeccablement exposés. Madame Boissy mit les billets dans son sac à main en faux cuir rouge. Elle devait avoir soixante-dix ans, estimait Ronnie, qui avait jugé de son âge à partir des profondes rides qui creusaient son visage maigre autour de la bouche et des yeux. Sa peau tombait mollement sous sa mâchoire, et sous ses coudes, lorsque ceux-ci étaient apparents l’été. Ce soir-là, elle était pauvrement vêtue d’un vieux veston en laine brune et d’un pantalon de jogging gris chiné. Elle portait des bottes de pluie presque en tout temps, même lorsqu’il ne pleuvait pas. Sa chevelure grise et abîmée restait figée sur son petit crâne, dont plusieurs brins rebelles s’élevaient avec raideur dans les airs. Ronnie mit tous les articles dans un sac en plastique avec une impressionnante rapidité.

— Ça va faire 34,54$, s’il vous plaît.

— T’as soustrait mes billets gagnants, là? Parce que l’autre fois ton boss avait oublié… Y dit qu’y a pas fait exprès, mais…

— Oui, madame Boissy, j’ai soustrait les billets, s’empressa de dire Ronnie sur un ton toutefois très calme.

— Maudit que c’est cher! fit-elle en prenant son sac et en affichant une légère moue.

Il la regarda partir, pensant qu’elle n’avait pas l’air encore saoule, ce qui signifiait qu’elle allait probablement revenir acheter de la bière avant la fermeture. Malgré qu’elle fût plutôt embêtante, Ronnie aimait bien cette vieille dame, qu’il servait depuis maintenant onze ans et pour qui il avait une certaine pitié. Elle dépensait au moins cent dollars en loteries diverses chaque semaine et se saoulait pratiquement chaque soir de la fin de semaine. Il ne connaissait d’elle que ces deux habitudes, et pourtant il lui semblait la connaître intimement, à force de la voir chaque jour. C’était une des rares personnes qui le reconnaissaient et le saluaient au dépanneur, avec le vieux Marquette, qui venait souvent prendre un café après avoir soupé, et Mme Spencer, qui ne manquait jamais de bonnes manières envers lui les rares fois qu’elle venait. Mis à part ces brefs échanges, les gens passaient, prenaient leurs articles, payaient, puis s’en allaient, souvent sans même répondre aux salutations toujours sincères de Ronnie, qui se faisait d’ailleurs une fierté d’être le plus poli des commis du Dépanneur Soleil, bien qu’ils ne fussent que trois, même en comptant le patron, Robert Joli. Elle allait donc sans doute revenir, se dit Ronnie en regardant Mme Boissy disparaître dans l’obscurité avec son sac en plastique. Il quitta son poste et se dirigea à son tour vers le frigidaire à bière. Avant d’ouvrir la porte métallique, il regarda derrière lui pour voir si personne n’arrivait dans le stationnement.

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