Jugeons l’orthographe

Combien de générations encore les francophones resteront-ils attachés à une langue qui refuse son époque ? Éléments de réponse avec la professeure de linguistique à l’université Sorbonne Nouvelle Maria Candea.

Photo : D.R.

Ma dernière chronique portait sur l’insécurité linguistique. Celle des Québécois vis-à-vis des Français, et celle des Franco-Ontariens vis-à-vis des Québécois. Mais en fait, il existe une autre forme d’insécurité linguistique beaucoup plus universelle, qui forme une espèce d’assise commune que les Québécois partagent avec les Belges, les Français et les Ivoiriens. Bon nombre de nos inquiétudes quant au français — écriture relâchée, anglicismes, difficulté des systèmes éducatifs à transmettre la norme — se retrouvent partout, chez tous les francophones.

Tout se ramène à un fait : nous avons créé, collectivement, une version « haute » de la langue écrite de plus en plus détachée de sa version « basse », qui est celle que nous pratiquons tous les jours. Seuls quelques savants peuvent expliquer le tissu de bizarreries qu’on appelle l’orthographe et la grammaire et que l’on demande à tout le monde d’apprendre. Et rares sont les langagiers (écrivains, rédacteurs, réviseurs, correcteurs) qui en maîtrisent réellement toutes les subtilités.

« On juge les gens à leur orthographe, alors que ce qu’on devrait juger, c’est l’orthographe elle-même », dit Maria Candea, professeure de linguistique à l’université Sorbonne Nouvelle et coauteure du livre Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique. Cet ouvrage rafraîchissant décortique nos discours sur la langue. Tout y passe : nos idées sur la faute, l’orthographe, la fixité de la langue, le masculin neutre, les mots nouveaux, les emprunts.

Le mythe du français immuable

Sans jargon et dans un style très abordable, le livre de Maria Candea et Laélia Véron plaide pour un français qui vit avec son temps, où l’on pratiquerait sans complexe l’inventivité, la néologie, l’écriture inclusive. J’ai donc profité du passage de Maria Candea à Montréal la semaine dernière pour la rencontrer.

Le français est à nous ! explore les relations de pouvoir qui sont au cœur du discours sur la langue. L’orthographe telle qu’on l’a conçue à la fin du Moyen-Âge se voulait un instrument de distinction sociale. Elle permettait à une classe de latinistes de conserver leur influence sociale sur une langue écrite par très peu de gens, mais qui se répandait. Maintenant que 300 millions de francophones pratiquent le français dans une cinquantaine de pays sur trois continents, ce phénomène de distinction sociale est à l’œuvre dans le refus obstiné de faire évoluer la grammaire et l’orthographe.

« C’est comme si, pour garder le pouvoir, on faisait exprès de garder les gens dans l’ignorance en cultivant une langue de plus en plus détachée de la parole quotidienne. On réussit ça en inculquant aux enfants, dès le plus jeune âge, que la langue est comme ça depuis 2000 ans. Alors que c’est faux. C’est de la mystification. »

Maria Candea est témoin de la puissance de cet endoctrinement dans ses classes tous les jours. Pour casser le moule, elle demande aux étudiants d’inventer un mot nouveau. « D’abord, ils réagissent en disant que ce n’est pas possible, que ça ne se fait pas. Je leur parle de Céline qui avait inventé“blablater” ou “goncourtiser”. Ceux qui refusent, je leur enlève des points. Plusieurs m’ont sorti des choses très belles, comme “irrêveur” (qui ne peut pas rêver) ou “grand-parentable” (qui peut devenir grand-parent). Une langue, cela appartient à tout le monde, mais il leur faut du temps pour comprendre qu’ils ont un pouvoir sur la langue, que le français est à eux, à nous, finalement. »

La vraie langue de Molière

Maria Candea et Laélia Veron consacrent plusieurs chapitres à la question de l’orthographe. Je partage avec elles l’opinion que la grande erreur de la nouvelle orthographe promulguée en 1990 aura été de se contenter d’une demi-réforme en modifiant quelques milliers de mots de manière non systématique. Sans tomber dans l’écriture phonétique, il aurait été nettement plus crédible d’éliminer en masse les consonnes doubles non nécessaires, les lettres latines (œ ou ae, pour é) et les lettres grecques (les ph, th, rh, et autres y, en faveur de f, t, r et i), comme cela se fait dans les autres langues latines.

Bref, il y a un très grand ménage qui n’a jamais été fait. Pourquoi « honorer » avec un n, mais « honneur » avec deux. Pourquoi « donner » avec deux n, mais « donation » avec un seul ? Pourquoi la règle (et les exceptions) de l’accord du participe passé ? Il aurait fallu simplifier tout ça il y a un siècle.

Quand on considère l’histoire réelle de la langue, cette idée n’a absolument rien de radical et devrait faire partie de l’hygiène normale. Contrairement à ce que croient bien des gens, l’orthographe a beaucoup évolué par le passé. Par exemple, entre la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) et la quatrième (1798), près de 8 000 des 18 000 mots du dictionnaire ont changé d’orthographe ou de définition. Puis en 1835, pour la sixième (et dernière fois), on a modifié des pans entiers de l’orthographe pour la conformer à la prononciation, tous les « oi » qui se disaient « ai », comme dans français au lieu de françois.

Cette dernière réforme a connu un succès inespéré, car elle est survenue alors que la France institutionnalisait l’éducation. Devant ce marché alléchant, les éditeurs ont réédité tous les classiques selon la nouvelle orthographe. Et c’est à travers cette vaste opération de révisionnisme linguistique que s’est construite l’idée que Molière et compagnie écrivaient en français bourgeois de 1835 — et que ça ne peut plus bouger. Et cela fait 186 ans que toute idée de réforme est bloquée, alors qu’elles étaient naturelles et normales avant.

« On rendrait un très grand service à la langue française si on enseignait Molière tel qu’il était réellement. Ça montrerait justement que le français actuel n’est plus vraiment la langue de Molière », dit Maria Candea. Car le vrai Molière — celui d’avant les grandes révisions — nous paraîtrait très archaïque. Dans la langue de Molière, on écrivait les s avec un ∫ en milieu de mot (par exemple, sauci∫es). Molière, comme tous ses contemporains, ne faisait pas la différence entre les i et les j, et les u et les v. Il faisait rimer « veuve » avec « trouve » et « monnaie » avec « joie » (qui se prononçaient monnwè et jwè).

Parce qu’on nie la réalité linguistique du français tel qu’il a été, on s’obstine à enseigner le mythe d’une langue fixe. Et nos systèmes d’éducation, au Québec comme en France, perdent des années entières à enseigner un français momifié. On inculque aux enfants une orthographe sans rapport à la prononciation, des règles absconses sur le participe passé que personne ne peut maîtriser, on leur fait ânonner du passé simple que personne n’utilise jamais. Des efforts en pure perte. En fait, soyons clair : on a largement alphabétisé la population, mais au prix de consacrer beaucoup de temps à transmettre des sottises.

Mais voici le plus incompréhensible : nous savons tous que le français évolue. Mais en même temps, on appauvrit tout le système éducatif et on plonge des centaines de millions de francophones dans l’insécurité linguistique en s’obstinant à enseigner des sottises de langage. Et tout le monde chiale que le français se dégrade, alors qu’il serait tellement plus simple de ramener la norme à notre époque. Et le plus dingue de l’histoire, c’est que personne n’agit parce que chacun est persuadé qu’il n’a aucun pouvoir.

Il faut que notre attachement à la langue soit très fort pour résister à pareille incohérence. Mais voilà la question qui tue : combien de générations encore les francophones resteront-ils attachés à une langue qui refuse son époque ?

À lire : Le français est à nous ! Petit manuel d’émancipation linguistique, Maria Candea et Laélia Véron, La Découverte, 2019, 240 pages.

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Je me rappelle, lors d’un voyage au Nord de la France, avoir entendu une vieille dame nous demander où nous avions appris « un si beau français » alors que nous échangions entre nous en utilisant des mots tels « betôt, icite, astheure, … » . Elle en était toute émue et contente de continuer à converser avec nous … tout en s’informant de nos origines.

Rien d’autre que l’arbitraire ne lie les aspects graphique et phonique d’un signe ; rien d’autre au demeurant que l’arbitraire ne lie les aspects phonique et conceptuel d’un signe. Tout est a priori immotivé dans la succession de phonèmes qu’est un signifiant. Considérant donc la nature des objets qu’elle articule, il faudrait conclure que la grammaire « évolue » singulièrement peu.

Mais vous n’y connaissez rien.

Personnellement, je n’ai rien contre le fait d’apporter des changements tels que dans les cas montrés dans ce texte. L’ajout de nouveaux mots et leur signification enrichissent en effet la langue.
Par contre, j’en ai contre l’utilisation de mots en voulant signifier son contraire : Ex: C’est ¨écœurant¨ pour dire que quelque chose est fantastique, extraordinaire; c’est ¨dégueu…¨ , pour ce qui est bon¨ , etc.
Il y a aussi de très mauvaises formulation, venant même de la supposée élite, tels les ¨ tu veux TU ¨, ¨on pourrait TU ¨ ?? etc.
Advienne que pourra !

La langue n’est rien devenue.

Sans doute fut-il un temps où elle était Verbe (« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu.Il était au commencement en Dieu.Tout par lui a été fait, et sans lui n’a été fait rien de ce qui existe. »)

Mais la parole est désormais creuse et vide et dire ou écrire est vacuité.

Il fut un temps où ses vibrations, ses sons, ses tonalités, ses sifflements, ses ondes, ses couleurs, ses temps illuminèrent le monde.

Mais le monde s’éteint…

Et la pluie qui ruicide sur le dos des chevals, comme celle qui ruisselle sur celui des chevaux…

La langue évolue dans les pays francophones, les besoins et les coutumes sont différents et non figés dans un passé. Il ne faut pas compter sur la France pour faire évoluer la langue française. Dans les pays francophones, la langue à conservé des mots et des expressions qui donne de la couleur au langage.

Où est-il question de français momifié? Qui a jamais refusé que la langue française évolue? Comment pourrait-on, d’ailleurs, l’empêcher d’évoluer? Il y a maldonne! Il y a surtout confusion entre une langue servant à la communication quotidienne, aux échanges de la vie pratique, langue de l’oral, d’une part, et une langue plus complexe, plus riche sur le plan lexical, langue de l’écrit qui est aussi et surtout une langue de culture, de littérature sans laquelle l’oeuvre de Hugo, celle de Zola ou de Racine (Molière n’est pas le meilleur exemple), ne peut être comprise, d’autre part. Il est inepte de vouloir faire coïncider ces deux langues ou plutôt ces deux aspects d’une seule et même langue : le français.
Il est évidemment souhaitable que des anomalies telles que « honneur » et « honorer », « bonhomme » et « bonhomie », « imbécile » et « imbécillité » disparaissent mais vouloir que l’orthographe soit inféodée à la prononciation est pure folie qui ferait disparaître bien des indices étymologiques et rendrait encore plus incompréhensibles les auteurs du passé et cette différence entre orthographe et phonétique n’est pas spécifique au français, elle est encore plus grande en anglais, par exemple. Quid alors de l’alphabet phonétique international ? Si je ne m’abuse, il a été justement inventé pour pallier cet inévitable décalage et faire en sorte que la prononciation puisse être transcrite de façon précise. On peut enfin ne pas accepter que la langue évolue n’importe comment : on peut et l’on doit même refuser , par exemple, les anglicismes inutiles pour n’accepter que les légitimes. Tout anglicisme qui, pour des raisons de facilité ou, par snobisme, fait disparaître l’usage de plusieurs mots français doit être rejeté car il engendre un appauvrissement de notre vocabulaire; ainsi, par exemple, « coach » qui prend la place de « guide », « conseiller », « entraîneur », « moniteur », « répétiteur », « mentor », etc. et fait tomber tous ces mots dans les oubliettes d’un vocabulaire passif. Il en va de même des néologismes lorsqu’ils viennent combler une lacune de notre lexique. On m’a demandé par exemple de trouver un mot qui puisse désigner et qualifier le ou les parents ayant perdu un enfant. Ce mot n’existe pas et il fait défaut : j’ai proposé « orbatif » et « orbative ». On peut aussi réhabiliter des mots d’autrefois qui ont disparu alors même qu’ils n’étaient pas inutiles comme « abstème » qui qualifie celle ou celui qui ne boit pas de vin.
Qui parle donc de langue figée? Seulement, une langue n’évolue pas à coup de réformes, elle change naturellement : les mots disparaissent quand il n’ont plus raison d’être mais ils témoignent d’un temps, d’usages et de pratiques d’autrefois. Il est donc bon qu’ils soient répertoriés dans des dictionnaires où l’on pourra aller puiser tel ou telle pour comprendre un passage de Montaigne ou de Rabelais.
Jean Maillet

@ »Mais voilà la question qui tue : combien de générations encore les francophones resteront-ils attachés à une langue qui refuse son époque ? »

»Refuse son époque »?! Vraiment?! On voit une « féminisation de la langue » depuis un moment.

De plus, l’évolution d’une langue est essentiellement un événement naturel. Toute tentative de forcer une langue à s’adapter à une philosophie ou à un format prédéfini est, au mieux, l’équivalent linguistique de la chirurgie plastique. Il existe des raisons historiques pour pratiquement toutes les anomalies orthographiques. Ce ne sont pas du tout »des sottises »!

La langue n’est pas uniquement un outil de communication, de réflexion et un support d’information. La langue est un phénomène culturel – les différents mots, expressions et l’orthographes différentes montrant les différentes façons de penser, la perspective cognitive, l’orientation des valeurs et les traits spirituels de différents groupes ethniques. La stabilité relative d’une langue et de l’écriture, dans une certaine mesure, peut mieux promouvoir la langue.

Le français n’est pas ma langue maternelle. Je vous prie de m’excuser pour la qualité de mon français.

J’approuve votre point de vue et vous félicite pour la qualité de votre français dont vous n’avez pas à rougir dès lors qu’il n’est pas votre langue maternelle.

On dirait que plus rien n’est bon dans notre langue française… Pourtant, on peut tous l’apprendre correctement, et toutes ses exceptions lui donne son caractère. Personnellement, je me sert du « marqueur social » de l’orthographe pour identifier les courriels frauduleux: à la première faute, le courriel reçu de soit-disant ma banque révèle la tentative d’hameçonnage… Par ailleurs, n’est-il pas normal que langues parlées et écrites diffèrent? Et comment gérer le chaos si tous et chacun se met à inventer de nouveaux mots et orthographes?

Combien de générations encore les francophones resteront-ils attachés à une langue qui refuse son époque ?
Quand j’ai suggéré que la langue n’est rien devenue, je tentais de répondre à la question posée par une métaphore.
De fait, quand même des linguistes prétendent qu’une langue refuse son époque, il y a la négation de la permanence absolue de l’évolution d’une langue.
Et non, ce qu’est, grammaticalement et orthographiquement, la langue française, comme toute autre langue, ne sort pas des nues et n’en est jamais sorti.
Ce qui, sans être nouveau, a pris de l’ampleur, c’est l’ignorance des orgines…
Qui eût cru que l’on aboutirait à la négation de leur existence?
Il s’y trouve pourtant les liens primordiaux entre l’esprit et la matière!