Jusqu’où ira Martin Matte?

Retour sur une trajectoire qui, n’eût été un revirement au début de la vingtaine, l’aurait mené bien loin des scènes et du petit écran.

Photo: Daphné Caron pour L'actualité
Photo: Daphné Caron pour L’actualité

Selon l’humoriste, on peut rire de tout, à condition de trouver le ton juste. À la mi-quarantaine, Martin Matte s’est bel et bien installé parmi les incontournables de l’humour québécois. Ceux, pas si nombreux, qui tout en nous faisant rire à gorge déployée nous placent un miroir devant les yeux. Retour sur une trajectoire qui, n’eût été un revirement au début de la vingtaine, l’aurait mené bien loin des scènes et du petit écran.

L’émission Les beaux malaises, diffusée depuis 2014 sur les ondes de TVA, est le phénomène de l’heure au Québec, et une mouture française s’apprête à prendre l’antenne, avec Franck Dubosc dans le rôle principal. Comment expliquer un tel succès ?

Jusqu’à un certain point, je ne me l’explique pas. Je n’avais jamais écrit pour la télé, la réaction est très, très au-delà de mes attentes. J’imagine que le public se reconnaît dans l’émission, même si on est dans le registre de la comédie, avec ses exagérations. Je m’inspire souvent de ce qu’on me raconte, d’ailleurs. La scène où un enfant trouve le vibrateur de sa mère et en fait une tour de contrôle, qui a marché très fort, je l’ai tirée d’une anecdote qu’on m’a confiée. En général, je n’ai pas plus que ça : une anecdote, un point de départ, le reste suit.

On rit beaucoup devant Les beaux malaises, mais vous y abordez souvent des sujets délicats. Où tracer la ligne entre les sujets dont on peut rire et les autres ?

C’est surtout une question de manière. Je ne vois pas vraiment de sujets qu’on ne peut pas traiter en humour, même si ça ne va pas toujours de soi. Que je parle de sexe, de violence verbale envers les enfants ou de l’accident de mon frère, qui vit avec les séquelles d’un traumatisme crânien subi en 1986, il y a toujours moyen d’éviter la méchanceté et les effets gratuits… Sans compter que dans cette période de rectitude, les gens ont besoin de lâcher du lest. L’humour sert aussi à ça, dans une société. En règle générale, après des épisodes qui ont abordé un de ces sujets-là, je reçois 5 % de commentaires négatifs pour 95 % de commentaires positifs, alors je considère qu’on a une bonne moyenne au bâton…

Quel sujet avez-vous trouvé le plus difficile à traiter ?

Il y a un épisode où on aborde la sexualité des handicapés, dans la deuxième saison, et je dois dire que cette fois-là je suis parti d’un canevas plus détaillé. Je ne voulais pas parler de ça n’importe comment, c’est une problématique réellement délicate. Dans cet épisode, j’essaie de trouver une compagne à mon frère, pour qu’il puisse vivre ce qu’il a à vivre sur le plan sexuel, et je pense qu’on a réussi à faire ça dans le respect… La réaction du public m’a rassuré sur ce point.

Avant cette aventure télé, il y a eu deux spectacles solos. Pourtant, vous ne faites pas partie des artistes qui ont rêvé de faire de la scène dès leur plus jeune âge…

J’ai toujours fait rire autour de moi, mais je n’aurais jamais pensé en faire mon métier. Je suis issu d’une famille qui n’avait aucun lien avec le monde artistique : mon père était dans la construction, plus précisément dans la fabrication de portes et fenêtres, ma mère était dans l’enseignement. Une carrière artistique me semblait inaccessible. C’est seulement à 22 ou 23 ans que j’ai pris conscience qu’on pouvait faire ce qu’on voulait de sa vie et que j’ai trouvé le courage de dire à mon père, pour qui je travaillais à ce moment-là : je démissionne.

LAT04_ARTS_matte_encadre2

Vous vous êtes alors inscrit à l’École nationale de l’humour…

Oui. J’ai laissé tomber mes études en administration et j’ai tenté ma chance. C’était un peu casse-cou, parce que je n’avais jamais fait d’impro ni d’animation ; je n’avais jamais participé à un spectacle amateur. En fait, je n’étais jamais monté sur une scène.

Pas une fois ?

Jamais ! Si je me souviens bien, j’étais le seul parmi la douzaine d’étudiants admis cette année-là qui n’en avait jamais fait. Par con­tre, je me rends compte main­te­nant que j’avais une certaine expérience du public : dans la shop de mon père, ça se regroupait souvent autour de moi pour m’entendre conter des histoires…

Aviez-vous déjà une idée claire de la couleur que vous vouliez apporter à l’humour québécois ?

Ce qui était clair, surtout, c’était que je ne voulais pas sortir d’un moule. Je doutais énormément, mais en même temps j’avais une immense confiance dans mon potentiel, dans mon unicité. Je savais que je n’allais pas m’inscrire dans la tradition du « une ligne, un punch ». À l’École de l’humour, j’avais entre autres François Avard comme professeur, qui a vite cru en moi. D’autres profs étaient décontenancés, par contre, ils trouvaient qu’il n’y avait pas de gags clairs dans mes numéros. Mais je tenais à ma manière, j’étais entêté. C’est resté, d’ailleurs : mes numéros font rire, mais ce n’est pas une succession de punchs. Pour moi, tout est dans la façon de raconter, le rythme, les silences, les regards…

Et l’attitude. Vous avez créé un personnage de scène ultraconfiant, jusqu’à l’arrogance. Comment a germé l’idée de ce gars qui ne doute de rien ?

Durant mon passage à l’École de l’humour, j’assistais souvent aux spectacles de jeunes humoristes qui « cassaient » leur numéro. Neuf fois sur 10, ça commençait par : « Bonsoir ! Mon Dieu que je suis nerveux, j’ai pas dormi cette nuit… » C’est là que j’ai eu l’idée de faire le contraire, d’arriver sur scène en disant : « Mes textes sont solides, j’ai du talent, je n’ai aucune raison d’être nerveux… » Au début, on m’a beaucoup dit que je pouvais laisser les autres dire que j’étais bon, mais pas le dire moi-même.

Cette assurance était-elle réelle ou était-ce un rôle de composition ?
Il y avait un écart entre le personnage et ce que je vivais au fond de moi, c’est sûr. Quand je disais, dans mon premier one-man show, que du Yvon Deschamps ça n’était pas si bon, j’étais parfaitement conscient de dire une énormité, j’en tremblais. Mais j’ai vite compris que le public m’autorisait à avoir cette attitude.

Ce personnage prend le contrepied du Québécois « né pour un petit pain ». À quel point étiez-vous conscient de cet aspect ?

Ce personnage est clairement un pied de nez au complexe de colonisé du Québécois francophone. Notre tendance à ne pas croire qu’on est aussi bons que les autres, plus ou moins consciemment je voulais briser ça. Mon père venait d’un milieu très pau­vre, il étudiait le soir et travaillait le jour. À force, il est devenu prof de cégep, puis il a lâché ça pour aller vendre des fenêtres. Il a fini avec sa propre usine, il a bien gagné sa vie. Ce genre de succès, ça a longtemps été mal vu, au Québec. J’assume aujourd’hui pleinement que mon personnage est une réponse à ce complexe devant la réussite et l’argent.

Il en est devenu une marque de commerce. Avez-vous parfois eu peur d’être enfermé dans ce personnage ?

J’ai eu peur de ça, oui. Surtout que les journalistes s’attendent à cette attitude de ma part jusque dans les entrevues. Je me souviens, on m’avait lancé une fois, juste avant un spectacle au Cen­tre Bell : « C’est un gros amphithéâtre, mais au fond, pour Martin Matte, y a rien là… » Évi­demment, je joue le jeu, mais j’aurais parfois envie de dire : « Oui, y a quelque chose là ! » Il faut dire aussi qu’en réalité, dans le spectacle, le numéro du gars qui se pète les bretelles dure 6 minutes, parmi d’autres numéros de 15 minutes où je parle de la mort, de la surconsommation ou de la vasectomie. Mais ce que les médias ont retenu, et je ne m’en plaindrai pas, c’est ce numéro-là, parce qu’il touche à une corde sensible au Québec. À cet égard-là, l’aventure des Beaux malaises me fait du bien, parce que j’y explore un autre registre.

 

LAT04_ARTS_matte_encadre1