Kafka en Syrie

S’il y a une clé pour comprendre comment Bachar al-Assad a si longtemps cadenassé la voix du peuple syrien, c’est peut-être son accablant appareil de propagande. Un de ses outils d’endoctrinement préférés était l’organisation de défilés en l’honneur du dictateur — défilés auxquels tout le monde avait l’obligation d’assister, sauf les femmes au foyer, qui, en revanche, devaient en suivre la diffusion sur leurs écrans de télé.

Ill : Janou-eve Leguerrier

On apprend bien d’autres choses encore dans Silence et tumulte (en lire un extrait >>) , de Nihad Sirees – écrivain de 62 ans qui est interdit de publi­cation dans son pays depuis 1998 et qui vit aujourd’hui en exil au Caire. Le roman raconte une jour­née dans la vie de Fathi Chin, jeune écrivain qui, à l’instar de l’auteur, a été étiqueté comme «?fumier de traître?» par les autorités.

Fathi, qui s’est fait confisquer sa carte d’identité par les miliciens, doit traverser la ville pour aller la récupérer au siège de la Sécurité militaire. Mais les rues sont envahies par une foule exaltée entonnant des chants patriotiques, scandant des slogans, bran­dissant «?une pléthore de por­traits du Leader qui dépassent par leur nombre celui des manifestants?». Klaxons, fanfares militaires, coups de carabine tirés en l’air, harangues et discours que les haut-parleurs crachent à plein régime?: le tumulte du défilé agit comme un lavage de cerveau collectif, auquel il est impossible d’échapper.

Pour résister à la dictature, il ne reste à Fathi que le sexe et le rire – même si «?une blague sur le Chef suprême peut coûter six mois de prison?». Il trouve donc refuge dans l’appartement de Lama, sa torride maîtresse, où, comble de la subversion, il se livre à des ébats érotiques tout en commentant le discours du tyran et en relevant ses fautes de grammaire.

Cette dérision est aussi la défense par excellence de Nihad Sirees, qui dépeint le dictateur comme un dangereux minable qui se repasse en boucle les bandes vidéo des défilés. «?Je pense que le Leader perdrait sa confiance en lui-même et se sentirait déprimé s’il restait un certain temps sans voir les foules remplir les rues et hurler son nom.?»

Quand Fathi, au terme de démêlés bureaucratiques aberrants, pénètre enfin dans le siège de la Sécurité militaire, il découvre non seulement «?d’où proviennent ces millions de portraits de toutes tailles représentant le Leader?», mais aussi un centre de recherche pour mieux manipuler les foules. Là, il devra choisir de joindre sa voix au tumulte de la propagande ou d’être réduit au silence. Pour un écrivain qui chérit sa liberté d’expression, c’est un dilemme écartelant – que Nihad Sirees expose avec un sens de l’absurde sublime qui lui tient lieu d’espoir. Ce n’est pas pour rien qu’on a surnommé cet écrivain important «?le Kafka de la Syrie?».

VITRINE DU LIVRE >>

Le fléau de Dieu


Dans la Grèce antique, Némésis était l’exécutrice de la justice divine. Philip Roth, dans son dernier roman, lui fait prendre la forme d’une épidémie de polio qui s’abat sur une banlieue juive du New Jersey, en 1944. Cette sanction injuste et aveugle révolte Bucky Cantor, animateur de terrain de jeux qui, à son insu, contribuera à la propager. À lire absolument, pour la bonne raison que Roth, pourtant encore dans une forme resplendissante à 79 ans, a annoncé que Némésis, son 31e roman, sera son chant du cygne. (Gallimard, 240 p., 29,95 $)

La librairie des mystères

Les mordus qui suivent Carlos Ruiz Zafón depuis L’ombre du vent ne seront certainement pas déçus par le troisième tome de la saga du Cimetière des livres oubliés. Le prisonnier du ciel (en lire un extrait >>) réunit avec bonheur Daniel et Fermín, aux prises cette fois avec un ancien forçat de la prison de Barcelone, détenteur d’un trésor caché, qui entre à la librairie Sempere pour y acheter une édition rare du Comte de Monte-Cristo. De fracassantes révélations sur le passé de nos deux héros ne font toutefois que complexifier le dédale du mystère… ouvrant la voie à une des finales les plus attendues du monde du livre. (Robert Laffont, 352 p., 29,95 $)

 

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