Katiba

Extrait du roman Katiba, par Jean-Christophe Rufin, avec l’aimable autorisation des Éditions Flammarion.

Katiba

Un chien a beau avoir quatre pattes,
il ne peut pas suivre deux chemins à la fois.

– Proverbe sénégalais

 

PREMIÈRE PARTIE

Sur les routes de Mauritanie, on ne risque pas trop de se tromper de chemin. La ligne de l’asphalte, violette sous le soleil, est droite sur des dizaines de kilomètres. Elle sépare des steppes minérales sur lesquelles on aperçoit de temps en temps une chèvre ou un gamin. Le vent promène des flaques de sable sur la chaussée. Par endroits, des aires de dégagement se forment sur les bords de la route, encombrées d’épaves de camions, de traces de feu, d’ossements blanchis.

Le malade guettait ces haltes.

Avec ses dix-huit ans, le gamin faisait la fierté de Rimini, sa ville natale. Champion d’Italie de saut en longueur, il avait une carrure d’athlète, les cheveux coupés ras, le regard bleu. Pourtant, à partir de la frontière marocaine, la dysenterie l’avait anéanti et il n’avait plus quitté la banquette arrière. Tous les dix kilomètres, il suppliait son cousin Luigi d’arrêter la voiture, pour se vider sur le bas-côté.
Le père du malade, chef de l’expédition, cinq traversées du Sahara à son actif, faisait équipe avec son frère Carlo dans une autre voiture. Ils avaient failli plusieurs fois perdre de vue le break des deux cousins. Ils les avaient finalement fait passer devant.
Un nouveau spasme arracha un gémissement au malade. Il se redressa, pitoyable, et repéra avec soulagement une zone le long de laquelle le talus de sable qui bordait la route avait disparu.

– Là, Luigi, maintenant. Je t’en prie !

Le conducteur tourna le volant brutalement et vira vers le désert. La voiture s’y engagea en soulevant la poussière. Un nuage l’enveloppa et pénétra par les vitres ouvertes. Le malade glissa dehors et disparut. Luigi entendit le 4 × 4 de son oncle s’arrêter derrière lui.

Luigi fixait la bouillie de sable qui se déposait en couche fine sur les vitres. Il découvrit alors qu’une autre voiture s’était garée devant la sienne. Elle émergeait lentement de la poussière. C’était une Renault hors d’âge, un ancien taxi, cabossé, repeint plusieurs fois de couleurs différentes, le pare-brise étoilé de chocs. Elle était occupée par trois hommes. Ils ne descendaient pas.

Luigi perçut derrière lui le bruit mat bien reconnaissable des portières du 4 × 4. Carlo, son père, avançait en souriant vers le véhicule inconnu, les mains en avant. C’était un Italien jovial, encore plus démonstratif quand il était en Afrique. Mais il s’arrêta net dans son élan, à quelques mètres du taxi. Les trois hommes étaient sortis en même temps de leur guimbarde. Luigi avait la vue brouillée. Il passa sa manche retroussée sur ses yeux. Les détails lui apparurent dans le désordre. D’abord un visage très jeune de Maure blanc, barbe et moustache naissantes, cheveux crépus coupés ras. Les autres avaient des traits africains et la peau très noire. Leurs vêtements étaient dépareillés. Deux étaient habillés à l’européenne : jeans, chemise à manches courtes. Le Maure était en boubou bleu, les manches relevées. Luigi remarqua la mitraillette en dernier.

Il sauta hors de l’habitacle. L’homme qui portait la tenue traditionnelle pointa l’arme vers lui.

– Pas bouger !

Le plus jeune avait parlé en français, avec un fort accent et une prononciation hésitante. Le silence du désert tomba sur la scène. Tout à coup, un spasme de vomissement, venu de l’arrière du break, fit sursauter les assaillants. Un des deux hommes en jeans avança jusqu’au malade et le saisit par le col pour l’amener devant les voitures. L’oncle de Luigi avait rejoint son frère et son fils. Ils étaient maintenant tous les quatre alignés, le malade par terre, à quatre pattes. Le Maure en boubou bleu les tenait en joue avec sa mitraillette. Ses yeux allaient rapidement de l’un à l’autre. Il avait l’air d’hésiter.

Soudain, un camion semi-remorque, que personne n’avait entendu arriver, passa à pleine vitesse sur la route. Le souffle rabattit sur eux une odeur tiède de diesel. Le jeune homme qui devait être le chef s’avança vers Carlo. Il avait quelque chose à la main qu’on distinguait mal. C’étaient deux bouts de fil électrique gainés de plastique. Il s’approcha de Carlo en les brandissant. Il parvenait à peine à dissimuler sa peur. Par contraste, les Italiens paraissaient calmes. Le malade, toujours au sol, secouait la tête doucement, comme un boxeur groggy.

– Vous, grommela le garçon qui tenait les fils électriques. Montez !

Il s’adressait à Carlo. Dans son français rudimentaire, le jeune homme n’exprimait pas ce qu’il voulait vraiment dire. Il s’attendait à ce que Carlo lui présente ses poignets pour les attacher. « Montez », comprit Luigi, veut dire « Montez les mains, levez-les, tenez-les en l’air pour que je les attache ».

Carlo regardait le jeune Maure dans les yeux. Soudain, il sembla revenir à lui. Son visage s’éclaira. Et ce fut le quiproquo, l’absurde malentendu des moments d’extrême tension. Il se dirigea vers sa propre voiture, pensant que c’était là que le Maure lui demandait de « monter ».

Le chef des assaillants cria quelque chose en arabe. Il croyait que l’Italien allait s’enfuir. L’homme qui tenait la mitraillette lâcha une rafale. Carlo tomba en avant. Son frère et Luigi firent un pas vers lui. Une deuxième salve les faucha en pleine poitrine.

Le malade se releva, subitement guéri par la colère. Le bruit d’un autre camion, porté par le vent, emplit le silence. Alors, le Maure tira une dernière fois.

Les trois hommes coururent jusqu’à leur voiture et reprirent à vive allure la route goudronnée.

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