Kigali, P.Q.

Tourné entièrement au Rwanda, Un dimanche à Kigali marque un tournant dans l’évolution du cinéma québécois. Rencontre croisée avec l’auteur Gil Courtemanche et son double, l’acteur Luc Picard.

L’extraordinaire succès que connaît le cinéma québécois ne se traduit pas seulement par des records d’affluence dans les salles ou par l’accumulation de statuettes lors des galas. Quand une quinzaine d’acteurs du Québec – Luc Picard en tête -, le réalisateur Robert Favreau et une quarantaine de techniciens ont débarqué au Rwanda, en juin dernier, pour y tourner Un dimanche à Kigali, adapté du roman de Gil Courtemanche, le cinéma québécois a du coup franchi une nouvelle étape dans sa croissance. Et fourni une énième preuve de sa maturité, de l’élan qui le porte depuis le début des années 2000.

« C’est une première. Jamais, auparavant, un film d’ici qui raconte une histoire qui n’a rien de québécois n’avait été entièrement tourné sur un autre continent », fait remarquer Luc Picard.

Ceux qui reprochent au cinéma québécois de se complaire dans le terroir, de Séraphin au Survenant, devront se raviser. Les réalisateurs osent désormais se frotter à des thèmes et des épisodes historiques qui concernent l’humanité entière. C’est nouveau et révélateur. Aurait-on imaginé, il y a 10 ans à peine, un réalisateur québécois risquer un film sur l’Holocauste? On abandonnait aux Américains le privilège de revoir l’histoire par le truchement du septième art. Ce n’est plus vrai.

Dans Un dimanche à Kigali, Luc Picard incarne Bernard Valcourt, personnage central du film et alter ego de Gil Courtemanche. Il partage la vedette avec l’actrice sénégalaise Fatou N’Diaye, qui se glisse dans la peau de Gentille, son amoureuse.

Produit par Les Films Équinoxe, avec un budget de sept millions de dollars, le long métrage a été entièrement tourné au Rwanda. Il a fallu transporter du Québec, par avion-cargo, plus de 23 tonnes de matériel, des costumes jusqu’aux ampoules électriques. Le tournage, qui a duré 38 jours, a été éprouvant pour toute l’équipe. Des membres de la production ont été gravement malades – il y a même eu un cas de malaria. Des pannes d’ordinateurs, des problèmes d’alimentation en électricité et des invasions de sauterelles ont compliqué la tâche des Québécois et interrompu leur travail. « Ç’a été difficile, mais il fallait absolument faire le film sur les lieux de la tragédie, même si l’événement est encore frais dans la mémoire des Rwandais et que ça pouvait sembler indécent », dit Luc Picard. Une quinzaine d’autres comédiens québécois font partie de la distribution, dont Maka Kotto (qui est aussi député bloquiste de Saint-Lambert), Guy Thauvette, Geneviève Brouillette – qui incarne une consule canadienne tellement ridicule qu’elle en est caricaturale -, Céline Bonnier, Luck Mervil, Luc Proulx et Vincent Bilodeau.

Les Québécois, rappellent les producteurs, ont aussi laissé 1,2 million de dollars, en frais d’hôtels et de repas, dans l’économie rwandaise.

Une soixantaine d’acteurs et plus de 2 500 figurants rwandais ont été recrutés pour recréer l’un des pires épisodes de l’histoire de l’humanité. « Certains maniaient le gourdin et la machette avec une aisance et un regard qui faisaient parfois peur », se souvient Luc Picard. « C’était d’autant plus troublant qu’il y avait forcément, parmi eux, des Rwandais qui ont perdu de la famille ou des proches lors du génocide, dit Gil Courtemanche. Il y avait aussi parmi les figurants des gens qui comptaient des génocidaires dans leur famille. » La production avait prévu le coup en embauchant trois psychologues rwandais chargés d’intervenir auprès de ceux qui supporteraient difficilement la reconstitution. Ces spécialistes n’ont pas eu à le faire souvent.

Il faut dire que les Québécois n’étaient pas les premiers à reconstituer le génocide en sol rwandais. Avant eux, il y avait eu les équipes du film britannique 100 Days, de Nick Hugues (2001), de la coproduction britanno-allemande Shooting Dogs, de Michael Caton-Jones (2005), et du film tourné pour la chaîne de télé américaine HBO Sometimes in April, du cinéaste haïtien Raoul Peck (2005). La coproduction britannique, sud-africaine et italienne Hôtel Rwanda, aussi consacrée à ce drame, a été réalisée en Afrique du Sud par Terry George (2004).

Paru en 2000 au Boréal, traduit en une vingtaine de langues, le roman Un dimanche à la piscine à Kigali a pour toile de fond les violences interethniques qui ont fait plus de 800 000 morts au Rwanda, en 1994, principalement parmi les Tutsis. Alors que les tensions entre Hutus et Tutsis s’aggravent et que des signes d’un éventuel génocide se multiplient, le Québécois Bernard Valcourt séjourne au Rwanda afin d’y tourner un documentaire sur les ravages du sida. Sur la terrasse de l’hôtel des Mille Collines, à Kigali, autour de la mythique piscine où se réunissent les coopérants et les étrangers de passage, Valcourt fera la rencontre de Gentille, serveuse rwandaise dont il tombera amoureux et qu’il épousera. Le génocide les séparera.

Le roman oscille entre l’amour et l’horreur. Il y a d’une part les viols, la lâcheté, les massacres et le sida. Et d’autre part l’amour, l’espoir, la solidarité et le courage.

Romancier mais aussi polémiste redoutable, Gil Courtemanche se montre particulièrement corrosif envers les fonctionnaires occidentaux, à commencer par les Canadiens, et surtout envers le général Roméo Dallaire, à la tête des Casques bleus, parce qu’ils ont été impuissants à empêcher la catastrophe. Journaliste de carrière, l’auteur avait lui-même séjourné au Rwanda, en 1992, pour y faire un reportage sur le sida. C’est là qu’il a puisé l’inspiration pour son roman.

Quand il s’est rendu à Kigali pour assister au tournage, en juin dernier, Gil Courtemanche a été saisi d’une émotion profonde. « Il y avait quelque chose de surréaliste. J’avais devant moi des morts vivants. Les personnages que je voyais jouer, je les avais connus, autour de cette même piscine. Et la plupart étaient morts. »

Le romancier n’a pas signé l’adaptation cinématographique de son oeuvre, abandonnant cette tâche à « plus compétent que lui ». Il a plutôt agi à titre de « conseiller au scénario » auprès de Robert Favreau. « Il [Favreau] avait lu le roman au moins 20 fois et le connaissait presque mieux que moi. Je lui ai donné des caisses de cassettes tournées au Rwanda. Il avait carte blanche. Je me suis permis d’intervenir pour m’assurer de la vraisemblance des dialogues. »

Ceux qui ont lu le roman noteront que l’adaptation s’est parfois éloignée du texte initial. Ainsi, le film est moins dur avec le général Dallaire que ne l’était le livre. Au grand écran, Dallaire apparaît comme quelqu’un qui aurait pu changer le cours de l’histoire, mais ne l’a pas fait parce qu’il a obéi aux ordres, comme on le lui a appris. Les religieux présents au Rwanda sont montrés dans le film sous un jour meilleur. Il ne serait pas étonnant, d’ailleurs, que le film rafle un prix oecuménique dans un festival important.

C’est le personnage de Valcourt qui, sur pellicule, connaît la plus grande transformation. Dans le scénario de Robert Favreau, il est plus héroïque, moins désabusé, moins passif. Il épuisera le champ du possible pour sauver de ses bourreaux sa Gentille bien-aimée.

Au sommet de son art, Luc Picard incarne un Valcourt au front bombé d’idéal, un Valcourt plus jeune que celui du roman, un être épris de justice et de liberté, un « juste » au sens où l’entendait Albert Camus, l’écrivain préféré de Gil Courtemanche. L’histoire d’amour entre lui et Gentille occupe une large place dans le film. « Avant toi, j’étais mort. Je ne sentais plus rien. Tu m’as sauvé la vie », dira Valcourt à son amoureuse, sans pour autant sombrer dans la mièvrerie. Picard a beaucoup réfléchi avant de trouver le ton qu’il jugeait de mise pour interpréter son personnage. « Oui, l’histoire d’amour prend de la place. Gentille est celle qui redonne un sens à l’existence de Valcourt. Elle est aussi celle qui permet de voir comment l’horreur du génocide se vivait de l’intérieur. » Le comédien explique qu’il fallait « doser l’horreur », afin de permettre un répit aux spectateurs et les empêcher de décrocher.

Dans un café du Mile End où ils ont donné rendez-vous au journaliste de L’actualité, Courtemanche et Picard grillent cigarette sur cigarette, goulûment, tout en réfléchissant au sens de l’oeuvre. Le « service après-vente », son cortège d’entrevues aux médias et les séances de photos les ennuient manifestement. Mais que l’on soit de gauche ou de droite, il faut bien se prêter au jeu et augmenter ainsi les chances de réussite au box-office. « Je n’ai pas d’autre choix que de vous parler. C’est dans mon contrat », blaguera Courtemanche, en regardant sa montre.

Qu’est-ce que le film peut bien ajouter au livre? demanderont les sceptiques, ceux qui sont souvent déçus par l’aspect réducteur des adaptations cinématographiques de romans à succès. « La beauté du paysage », répondent en choeur les artisans d’Un dimanche à Kigali.

Tout le long du film, en effet, le spectateur sera saisi par la beauté émouvante des collines verdoyantes du Rwanda, par sa terre rouge et sa lumière chaude. Le directeur photo de génie, Pierre Mignot, a pris des images éblouissantes. « Comment se fait-il qu’il y ait eu tant de haine au milieu de tant de beauté? » se demande Mignot. Cette question hantera le spectateur, qui ne doit pas pour autant s’attendre à trouver des réponses à ses interrogations. « Le film ne cherche pas à expliquer le génocide, à donner des clés, dit Luc Picard. Comprendre le génocide, c’est l’accepter, et il ne faut pas l’accepter. La haine est un mystère et il est illusoire de vouloir tout comprendre, tout expliquer. » Aux spectateurs québécois qui regarderont la reconstitution des massacres de Kigali d’un oeil désintéressé, sans se sentir concernés et se croyant à l’abri de pareille dérive, l’acteur dit qu’ils auront tort. « En observant bien, on constate que notre vernis de civilisation est bien mince. Il suffit de peu, de quelques jours sans électricité, par exemple, pour que tout bascule et qu’on observe des comportements inhabituels. Et puis, nous avons tous, en nous, des germes de haine. »

Le réalisateur, Robert Favreau, tout comme les dirigeants de Développement et Paix présents lors d’une projection privée à laquelle était convié L’actualité, souhaite que le film ait un effet mobilisateur. « Si aucun pays n’est à l’abri de l’horreur, il revient à chacun d’entre nous de faire l’impossible pour s’y opposer. J’ai fait ce film en espérant que notre indifférence se mue en indignation. »

Tout en partageant cet espoir, Luc Picard se surprend à avoir des préoccupations plus terre à terre. Il espère ainsi que la fin de semaine au cours de laquelle Un dimanche à Kigali prendra l’affiche, celle du 14 avril, sera froide et pluvieuse. C’est que, par temps chaud et ensoleillé, le public déserte les salles de cinéma et que, rappelle-t-il, « tout se joue la première fin de semaine; c’est ce qui fait la différence entre un grand succès ou un succès moyen ».

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