Kim Thúy: deux classes de migrants?

L’auteure, qui a vécu l’enfer des boat people, compare la situation des réfugiés vietnamiens dans les années 1970 et celle des musulmans qui demandent l’asile aujourd’hui.

Kim Thúy (Photo: Charles Briand pour L’actualité)
Kim Thúy (Photo: Charles Briand pour L’actualité)

Les réfugiés vietnamiens ont été accueillis à bras ouverts au Québec dans les années 1970, alors que les musulmans aujourd’hui suscitent la méfiance, déplore l’auteure de Ru et de Vi. C’est l’un des sujets que nous avons abordés avec elle à l’occasion de la sortie d’Une nuit sans lune, un documentaire de Thi Be Nguyen et Marie-Hélène Panisset consacré aux boat people vietnamiens et dans lequel elle intervient.

On a beaucoup parlé de la «jungle de Calais», ce camp de migrants démantelé il y a peu dans le nord de la France. Vous qui êtes arrivée au Québec à 10 ans, en tant que réfugiée, ça vous inspire quoi?

J’y vois une injustice médiatique. L’arrivée des boat people a eu lieu sur fond de tensions entre l’Est et l’Ouest, en pleine guerre froide. Les Vietnamiens du Sud fuyaient les communistes, et la communauté internationale, qui craignait ces communistes, en a profité pour dire: vous voyez, vos propres citoyens refusent votre doctrine. Nous avions valeur de symbole; nous étions une illustration, pour l’Occident, de l’horreur que ça représentait de vivre dans un pays communiste.

On réserve un tout autre accueil aux migrants actuels en Europe, c’est ce que vous voulez dire?

Oui. Les Vietnamiens ont bénéficié d’un préjugé favorable. Ça a été notre chance, et il n’y a pas d’équivalent pour les migrants et réfugiés qui arrivent du Moyen-Orient. Pourtant, dans ma communauté comme dans toutes les autres, il y a des gens qui posent problème, des «mauvaises pommes». On sait par exemple qu’il existe au Canada un réseau de culture de marijuana dirigé par des gens d’origine vietnamienne, c’est une énorme business, coast to coast, les autorités le savent. Mais même le pire des criminels vietnamiens ne fera pas la une! Les Viets passent sous le radar…

LAT17_ARTCULT_KIMTHUY_exergueIls jouiraient d’une sorte d’impunité?

Bien sûr! Ils sont doux, ils sont bons à l’école… Quand ils font la manchette, ça ne peut être qu’en raison d’un succès professionnel ou d’une bonne action pour la société! De leur côté, les musulmans, ils échappent un verre d’eau et ils font la une! Je caricature, mais à peine. La loupe est sur eux. Alors qu’on sait très bien que la grande majorité d’entre eux sont des gens très bien, intégrés.

Dans le film Une nuit sans lune, vous parlez de la notion de «bonté», qui ne va pas de soi, selon vous. Pouvez-vous développer?

L’autre jour, je suis partie de chez moi en vitesse, en retard pour un rendez-vous. En m’arrêtant à un stop, j’ai vu une femme, une immigrante, manifestement, qui cherchait son chemin. J’ai été sensible à ce qu’elle vivait, mais je me souviens d’avoir hésité à l’aider… J’étais pressée! J’ai fini par baisser ma vitre et je lui ai demandé si elle avait besoin d’aide. Dans un français hésitant, mêlé d’anglais, elle m’a appris qu’elle était d’origine iranienne, qu’elle venait d’arriver au pays. Finalement, je l’ai fait monter et je l’ai amenée où elle allait, mais il a fallu que je me parle, que je me dise: c’est plus important que mon rendez-vous.

C’est toujours plus facile de ne pas «ouvrir sa fenêtre» à l’autre, n’est-ce pas?

Oui, ce n’est pas vrai que ça nous vient naturellement. La bonté, c’est d’abord un effort. C’est comme aller au gym! C’est pour cette raison qu’on a besoin d’un système de justice, d’ailleurs: on sait que, individuellement, on ne peut pas se faire tout à fait confiance. On sait qu’on doit se forcer à être juste, à être bon pour l’autre, et à ne pas tomber dans le réflexe de facilité qui nous incite à nous satisfaire de ce qui nous arrive à nous, même si les autres en arrachent. Donald Trump a compris ça, lui. Durant toute la campagne présidentielle américaine, il a flatté la part d’égoïsme chez ses concitoyens…

Le Québec n’a-t-il pas du mal, lui aussi, à «ouvrir sa fenêtre»?

Non, je ne suis pas du tout d’accord avec ça! Le Québec est le peuple le plus accueillant du monde, selon moi. Certains Québécois sont moins ouverts à ce qu’ils ne connaissent pas, oui, mais il ne faut pas prendre l’exception pour la règle.


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Il y a tout de même beaucoup d’exemples de racisme ordinaire, au Québec, non?

Il y a surtout de la méconnaissance. Et à ce sujet, je renvoie en partie la balle aux immigrants: expliquez vos différences, dialoguez! Les médias pourraient contribuer plus à ce dialogue, d’ailleurs. La dynamique médiatique tend à souligner surtout les antagonismes, alors qu’il y a tant d’histoires de compréhension mutuelle…

Si vous étiez ministre de l’Immigration, quel geste feriez-vous?

Je ne veux pas être ministre de l’Immigration, je veux être ministre de la Défense! Mettre des diachylons, c’est une chose; moi, je voudrais m’attaquer aux causes plutôt qu’aux conséquences. Et la cause, en Syrie aujourd’hui comme au Viêt Nam il y a 40 ans, c’est la guerre. Les gens veulent rester chez eux. L’immigration volontaire, ça existe, mais il n’y a personne qui veut quitter son pays avec uniquement son linge sur le dos, en laissant derrière sa famille. Nous ne sommes pas faits pour flotter loin de notre maison.

Vous sauriez l’arrêter, la guerre?

Non, je ne suis pas naïve, mais je crois qu’il faut parfois avoir le courage de sortir de la logique de l’affrontement. Je pense à l’article 9 de la Constitution japonaise, votée après la Deuxième Guerre mondiale, qui stipule que le Japon ne peut pas constituer une armée, donc qu’il renonce à la guerre. Ça n’empêche pas ce pays d’être influent, de faire partie du G8.

Vous voudriez être une ministre de la Défense sans armée, donc…

[Rires] Ça ne sert à rien de se raconter des histoires: je ne pourrais jamais faire de politique active… Respecter toutes les règles du jeu, les lignes de parti, ce serait au-dessus de mes forces. Surtout à notre époque, où la tendance est aux «politiciens pro­fessionnels» plus qu’aux rêveurs. Parfois, pour avoir une belle route, il faut défaire la route en place et en faire une nouvelle. On devrait permettre davantage à nos politiciens d’imaginer de nouvelles routes, au propre comme au figuré.

(En salle le 21 novembre)
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«On sait par exemple qu’il existe au Canada un réseau de culture de marijuana dirigé par des gens d’origine vietnamienne, c’est une énorme business, coast to coast, les autorités le savent. Mais même le pire des criminels vietnamiens ne fera pas la une! Les Viets passent sous le radar…

Très juste. Un tas de maisons sont détruites complètement par les champignons et l’humidité créées par ces serres. Il y a peu d’arrestations et elles font rarement la manchette.

Bien vrais qu’il y a 2 classes de migrants et une très très large partie de cet état de fait nous parviens de cette idée (depuis septembre 2011) que les musulmans sont tous des extrémistes. J’ai vécu en Afrique de l’ouest et je me suis »inséré » dans les communauté à majorité musulmane. certes il y a des discours extrémistes qui prônent un islamisme pur et dur ( à des années lumières du Coran) mais de façon générale le vivre ensemble est tout à fait possible. Au Burkina faso la majorité musulmans vit très bien la diversité religieuse et les mariages inter religieux sont fréquents. tout est questions de tolérance. pour ma part je suis de confession catholique, ma conjointe burkinabé est protestante mais née dans une famille musulmane et le tout se vie dans l’harmonie..

A mon avis, les vietnamiens sont des immigrants de grande qualité. Ils deviennent autonomes très rapidement. Font des études, fondent des entreprises, ils sont très travaillants et sont très unis. Ils s’intègrent de manière exceptionnelle. Ils partagent leur culture, mais s’intègrent à la nôtre. Ils n’imposent jamais rien et n’exigent rien. Il y en a plusieurs dans ma famille et nous les aimons vraiment beaucoup. Ils sont très généreux et s’entr’aident beaucoup.

C’est seulement en partie vrai ce qu’a dit cette dame que je respecte. Le fait est que les réfugiés vietnamiens n’ont rien exigé de la part du pays d’accueil. Au contraire ils ont cherché leur voie dans la nouvelle culture du pays où ils vont s’installer et c’est très bien dit par Nicole Audette, surtout la grande majorité de ces réfugiés a bien réussi malgré les quelques « mauvaises pommes ». A l’époque c’étaient les pays qui choississent les réfugiés en fonction de leur souhait et non l’inverse. Or les réfugiés d’Etrême Orient aujourd’hui demandent qu’on leur laisse partir dans les pays qu’ils ont choisis. Certains ont dit clairement qu’ils ne veulent pas rester en France mais cherchent à aller en UK ou en Allemagne. Ils demandent qu’on leur donne un logement, de quoi se nourrir, et la liste est longue.
Ils ont campé à Calais pendant des mois pour trouver à tout prix un moyen d’aller en UK alors qu’ils peuvent très bien apprendre le français, trouver une formation et reconstruire leur vie, comme l’avaient fait les réfugiés vietnamiens dans les années boat people.
C’est cette attitude qui est déplorable quelque soit le pays d’où viennent les réfugiés.

De par mon travail de bénévole, je côtoie beaucoup de nouveaux arrivants. Je dois admettre que les personnes de religion musulmane sont les plus difficile à « accommoder ». Je trouve cela dommage pour eux, surtout les femmes. Ça pourrait tellement être plus simple.

Deux classes de migrants? À mon avis, il y aurait au moins cinquante deux nuances à faire dans la seule communauté vietnamienne! La généralisation est souvent une explication risquée. Et si l’on allait à la rencontre d’un peuple, une personne à la fois? Je vous invite à rencontrer le peuble afghan en faisant connaissance de Hadi Qaderi qui nous explique dans son récent livre « DANS MA TÊTE, VOS CHAMPS DE RUINES » comment la pauvreté et la violence de son enfance ont fait de lui un professeur au cégep plein de douceur et un militant énergique pour la justice sociale. Venez le rencontrer lors de la projection du documentaire « Une nuit sans lune » ce jeudi 24 novembre. Nous avons beaucoup en commun pour bâtir un monde inclusif où il faut bon vivre ensemble. Venez partager vos idées de paix et de prospérité pour tous.
Une invitation de Doan, auteure de « L’eau de la liberté » publié en 1984, éditions Paulines