Kino : cinéma-vérité

Compliqué, faire du cinéma ? Pas pour les kinoïtes ! Les kinoquoi, dites-vous ? Kinoïtes, ou adeptes du mouvement Kino, créé il y a 15 ans par trois cinéastes en herbe qui avaient envie de tourner sans attendre la bénédiction des institutions.

kino
Photo : Joannie Lafrenière

Un soir de janvier 1999, Christian Laurence fait part à ses amis Eza Paventi et Stéphane Lafleur d’une idée un peu folle : en attendant l’an 2000, alors associé au mieux à un bogue informatique majeur, au pire à la fin du monde, pourquoi ne pas vivre à fond leur passion commune et faire un court métrage par mois, pendant 12 mois ? Ces étudiants en cinéma ne se dou­tent pas qu’ils sont sur le point de créer un concept tentaculaire, qui va se répandre partout dans le monde et fêter un jour son 15e anniversaire.

Si le premier rendez-vous, deux semaines plus tard dans une taverne du quartier Centre-Sud, ne réunit que quelques curieux, un noyau de fidèles se forme rapidement autour du trio initial. « Cette idée de faire des films avec les moyens du bord, dans l’urgence, et d’en discuter ensuite entre amis, ça répondait clairement à un besoin », croit Christian Laurence. Rappelons que nous sommes à l’ère pré-YouTube, et pour les jeunes tentés par la caméra, il y a peu ou pas de lieux de diffusion. « Ce qui devait durer quelques mois s’est poursuivi pour la simple et bonne raison que ceux qui y avaient goûté ne pouvaient plus s’en passer ! »

En permettant à chacun de parfaire ses connaissances techniques autour d’une tribune conviviale, où l’erreur est permise, le rendez-vous mensuel devient un incontournable pour les mordus du septième art. On y croise bientôt Philippe Falardeau, qui y voit une occasion de développer sa signature ; Rafaël Ouellet vient faire son tour… Thématiques intimistes ou reven­dicatrices, films d’amour ou expérimentation formelle pure, tout y passe.

Cinq mille films plus tard, et malgré YouTube, le besoin semble toujours là. « Les soirées Kino sont ludiques, elles ont quelque chose du club social, souligne Eza Paventi. Tout le monde peut présenter son film, il n’y a pas de préalable. Ça con­traste avec les rouages d’un milieu où, aujourd’hui plus que jamais, faire un film est un processus complexe et coûteux. »

Plan large

En 2001, les Kino Kabarets font leur apparition. Ces happenings, souvent insérés dans la programmation d’un festival, amènent les participants à collaborer les uns avec les autres et à faire un film en 48 heures, autour d’un thème imposé. Une formule gagnante, qui a essaimé partout au Québec, puis en Europe et ailleurs. « Ce qui se produit, explique Eza, c’est que lors de Kabarets présentés dans des festivals à l’étranger, des gens de l’endroit ont parfois un coup de cœur pour la formule et décident de la reproduire, de façon indépendante. » Stéphane Lafleur, qui vient de lancer son troisième long métrage, le très beau Tu dors Nicole, se souvient d’un moment inusité : « Un jour où je participais à un Kabaret à Paris, un kinoïte qui m’avait pris pour un petit nouveau avait entrepris de m’expliquer Kino ! Je l’ai laissé faire, sourire aux lèvres. Intérieurement, je me disais : O.K., on a mis au monde quelque chose de pas mal ! »

Le terme Kino provient du grec kinê, qui signifie mouvement. Alors qu’une nouvelle génération prend peu à peu les rênes de Kino, que l’accès à de l’équipement de qualité est de plus en plus aisé et que les kinoïtes se « professionnalisent », remportant parfois des prix dans des festivals majeurs, les vétérans ne veulent surtout pas enfermer le concept dans une définition rigide, mais trouvent important d’en rappeler l’essence. « J’espère que ça va rester un lieu d’audace, résume Christian. Pour moi, le “sceau” Kino veut d’abord dire : j’ai fait ce film-là en toute liberté. »

(Un Kino Kabaret ­anniversaire sera présenté dans le cadre du Festival du nou­veau cinéma, entre le 6 et le 17 octobre.)

Les plus populaires