Koko et les philosophes

Voici un ouvrage de philosophie morale réjouissant qui renouvelle intelligemment l’approche traditionnelle en citant, à côté des Nietzsche, Kant ou Descartes, les Monty Python, M. Spock et The Matrix. Il n’est pas étonnant qu’il se soit vendu à plus d’un million d’exemplaires en Allemagne.

Koko et les philosophes
Illustration : Pishier

Au début de ses études universitaires, Richard David Precht avait remarqué, sur le mur de la taverne qu’il fréquentait, un texte gravé qui disait : « To be is to do, Socrate. To do is to be, Sartre. Do be do be do, Sinatra. » Dans son livre au titre improbable (Qui suis-je et, si je suis, combien ?), Precht conclut que « le seul qui a vraiment raison, c’est Sinatra ».

Les plus jeunes lecteurs y découvriront l’art de penser, les plus âgés en profiteront pour réviser leurs idées arrêtées, car « ce qu’il y a de beau dans la philosophie, c’est que ce n’est pas une matière dont l’étude a une fin. À strictement parler, ce n’est même pas une matière. »

Precht a conçu son « voyage en philosophie » comme un véri­table périple à travers le monde, de Vienne à New York, de Parme à Boston en passant par Mont­réal, où il nous présente philo­sophes, généticiens ou mathématiciens qui ont tous, par leurs travaux, forcé leurs contemporains à se questionner sur le langage, la morale, l’origine de l’homme, la volonté, la propriété, la protection de la nature ou le sens de la vie.

Évidemment, l’auteur nous rappelle l’apport de Socrate ou de Platon, mais surtout il décrit l’évolution de la philosophie depuis les Lumières. Dieu étant mort comme créateur et guide, les religions, croit-il, ne sont plus en mesure, en invoquant le ciel et l’enfer, de proposer des réponses adéquates aux problèmes de l’heure, de l’avortement à l’euthanasie.

« Kant, écrit Richard David Precht, a cerné les grandes questions de l’humanité de la façon suivante : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que suis-je en droit d’espérer ? Qu’est-ce que l’homme ? » Pour aborder ces questions, le jeune philosophe (né en 1964), qui enseigne à l’Université de Cologne, nous invite dans les laboratoires d’Europe et d’Amérique où l’on décortique le cerveau, nous promène dans des instituts où l’on étudie le comportement des grands singes, nos cousins, ou encore nous présente les travaux récents des biologistes.

Precht s’indigne de voir que les professeurs de philosophie, à l’université, sont à des années-lumière des réalités scien­­­­­­­­­­­ti­fiques. Pourtant, insiste-t-il, les philosophes cohabitent avec des chercheurs, dans des bâtiments connexes. Tous posent à leur manière, dans diverses disciplines, les mêmes questions, les uns avec des mots, les autres avec des équations, des scanneurs ou des télescopes ; ne pourraient-ils pas communiquer ?

Ainsi, l’on sait que 98,4 % de l’ADN humain est identique à l’ADN des chimpanzés. Dans le chapitre que Precht consacre aux grands singes, il rappelle que la guenon Koko, après 25 ans d’entraînement intensif en Californie, a atteint un Q.I. se situant entre 70 et 95, alors qu’une intelligence humaine se situe généralement autour de 100. Quand la Dre Francine Patterson a interrogé la femelle gorille sur la mort, Koko a répondu dans le langage des signes : « Douillet-caverne-au revoir. » Koko sait qu’elle est un gorille et réfléchit. Où se situe donc la frontière entre l’homme et l’animal ? Avons-nous un devoir de protéger la nature ? Si les tigres du Bengale meurent, l’humanité va-t-elle en souffrir ? Si des milliers de plantes et d’insectes disparaissent, comment réinventer la biodiversité nécessaire à la vie sur terre ? Questions scientifiques ou philosophiques ?

Celles qu’aborde Precht nous touchent de près, même si nous les occultons dans nos vies de consommateurs effrénés, bous­culés par le désir de possé­der, esclaves du travail. Au fait, qu’est-ce que le bonheur ? Precht cite les enquêtes mondiales sur les sociétés heu­reuses démontrant que la clé d’une vie agréable dépend surtout de la mesure ou de la déme­sure de nos attentes. Il n’est pas étonnant que les États-Unis soient à la 150e place dans une de ces études.

L’aspect le plus satisfaisant de cet ouvrage consiste dans l’articulation des données scientifiques et de la réflexion philosophique. On sait que l’Univers est en expansion, que les trous noirs dévorent les étoiles mortes, que des corps chimiques contrôlent notre sexualité, que nos neurones structurent notre personnalité, que les cellules souches sont un réservoir de prothèses, mais ce savoir ne doit pas nous empêcher de réfléchir à la justice, à l’amour ou à la liberté, car l’homme est aussi un être de raisons philosophiques. Do be do be do, yé !

 

* * *
PASSAGE

« Parmi les vastes questions induites par la conscience de soi, il y a celle de savoir où l’on a été conçu : dans un lit, sur un chemin de campagne, sur une banquette de voiture ou dans une éprouvette ? La question n’est pas capitale pour la personne concernée, mais pour les juristes, les médecins et les philosophes de la morale, c’est la question clé : Que penser de la conception in vitro ? »

 


essai-richard-david-precht

 

Qui suis-je et, si je suis, combien ?
Richard David Precht
Belfond
278 p., 34,95 $.

 

 

 

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie