Kurt von Hammerstein : une étrange famille

L’époque hitlérienne est inépuisable, d’abord par la dimension du drame allemand et de la tragédie juive, mais aussi parce que l’Europe entière fut transformée, en 1939, par les chars d’assaut de la première armée moderne.

Hammerstein : une étrange famille
Photo : Wikimedia Commons

Si on ouvre un bottin téléphonique en Allemagne, raconte Hans Magnus Enzensberger, on y trouve une quantité phénoménale de noms à particule. L’une de ces familles d’ascendance aristocratique a retenu l’attention du romancier, qui en a rédigé l’étonnante biographie, sans recourir à la fiction, ce qui nous donne un livre exceptionnel, illustré de façon discrète. Mais surtout, cette histoire nous permet de sentir comment la république de Weimar s’est effondrée.

Le général Kurt von Ham­merstein, défait en 1918, n’avait pas accepté que le traité de Versailles ait amputé son armée. Il sera donc l’un de ceux qui, dès 1923, entreprirent avec Moscou sa reconstruction, même si cela enfreignait les règles internationales.

Hammerstein visitait souvent l’URSS, où les Allemands utilisaient à l’époque les terrains de manœuvre soviétiques pour tester leurs chars et avions construits clandestinement. En échange, les officiers soviétiques de haut rang venaient étudier la stratégie à Berlin. À Moscou, on lui servait du caviar ; à Berlin, il devait se contenter de saucisses et de pommes de terre.

Le général, après avoir gra­vi tous les échelons de la Reichswehr depuis la première grande guerre, se retrouvait au plus haut poste de l’armée en cette année fatidique de 1933, qui vit le vieil Hinden­burg nommer un petit capo­ral fasciste chancelier de la République. Son épouse, Maria Lüttwitz, mère de sept enfants, fréquentait sans préjugés des intellectuels juifs qui jouaient un rôle important dans la vie artistique de Berlin. Ses trois filles dans la vingtaine frayaient librement avec des étudiants communistes, qui les transformèrent rapidement, la même année, en espionnes au service de Moscou.

Malgré son rang, le général était plus riche en amitiés et en liens ancestraux qu’en argent. On le disait d’un esprit vif doublé d’une intelligence stra­tégique remarquable, et pourtant fondamentalement paresseux. Il préférait les chasses sur les terres des châteaux de ses cousins au travail fastidieux de l’administration militaire.

Il détestait Hitler, ne se gênait pas pour le dire, s’était opposé à sa nomination comme chancelier. Mais puisqu’il était chef des armées, c’est chez lui, dans la grande salle à manger du Bendlerblock, que le Führer s’invita le 3 février 1933, désirant expliquer aux officiers sa nouvelle politique extérieure. Or, déjà, les filles du général étaient au travail et fouillaient dans le coffre-fort de papa pour livrer des renseignements utiles au Komintern. Même le discours secret de Hitler fila dans leur réseau.

La majorité des vieux généraux traitaient le chef nazi de psychopathe et débattaient régulièrement d’un coup d’État pour le déloger. Ham­merstein s’y refusait, croyant que l’apaisement n’était plus possible et affirmant : « Nous avons plongé la tête la première dans le fascisme, le peuple allemand est soûl à 98 % ! » Il ne voyait pas comment on aurait pu se débarrasser d’un homme que la population adulait et à qui l’Anglais Cham­ber­lain ne cessait de faire des concessions.

Mis à la retraite quelques mois avant l’assassinat par les SS de son ami Schleicher, ministre de la Défense, Ham­mer­stein se réfugia à la campagne, où il essaya de se faire oublier. On ne peut en dire autant de ses filles, de leurs diverses amours et aventures parmi les espions de tout acabit, de la haine du national-socialisme de ses fils, enrôlés malgré eux dans la machine de guerre, ou du sort inimaginable de la mère, qui fut faite prisonnière, marcha avec des otages jusqu’au camp de Da­chau, pour se retrouver finalement dans un hôtel de Capri à la Libération, grâce aux Américains. D’ailleurs, les sept enfants survécurent.

Enzensberger utilise ses grands talents de romancier pour donner vie à ce documentaire plein d’anecdotes et de personnages inoubliables. Il recrée l’époque, s’arrête soudain pour gloser et donner son avis, ou bien rédige des dialogues avec les personnages disparus.

Le général Hammerstein ne fut pas éliminé par Hitler, il est mort de maladie en 1943, après avoir détruit toutes ses notes personnelles pour qu’elles ne tombent pas aux mains de la Gestapo. Était-il un agent double ?

 

Hammerstein ou l’intran­sigeanc­e : Une histoire allemande
par Hans Magnus Enzensberger
Gallimard, coll. « Du monde entier », 383 p., 39,50 $.

 

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PASSAGE

« Après 1933, Hammerstein se servit de sa position pour protéger les gens menacés des griffes de la Gestapo. Il se procurait des rapports secrets afin de savoir qui serait arrêté. Il se servait de ses enfants comme messagers. Au petit-déjeuner, il avait l’habitude de citer des noms, et les enfants, qui connaissaient bien la bohème et les milieux universitaires, savaient ce qu’il leur restait à faire. »