Küstendorf, fief serbe de Kusturica

Envie de partir à l’aventure en restant à la maison ? Notre collaborateur Gary Lawrence nous présente des extraits de son livre Fragments d’ailleurs, 50 récits pour voyager par procuration. Aujourd’hui, il nous emmène en Serbie. 

Photo : Gary Lawrence

En ce brumeux après-midi d’octobre, Emir Kusturica a l’air las, aigri, un brin bougon. Quelques jours plus tôt, le célèbre réalisateur serbe (Le Temps des gitans, Underground, Chat noir, chat blanc…) a quitté précipitamment le Festival du film d’Antalya, en Turquie, où il était invité d’honneur. Une fois de plus, on l’accusait de minimiser les crimes serbes contre les musulmans, pendant la guerre de Bosnie. Alors, il a préféré rentrer à la maison. Sa maison, au cœur de son village : Küstendorf, en Serbie.

Né en Bosnie d’une mère musulmane et d’un père serbe, Emir Kusturica s’est converti au christianisme en 2005. Depuis, il est plus orthodoxe que le pope : il a appuyé sans réserve l’ex-président nationaliste serbe Kostunica, fustige l’indépendance du Kosovo et commence les spectacles de son groupe, le No Smoking Orchestra, par l’hymne national de Russie, alliée de longue date de la Serbie. Par-dessus tout, il s’est constitué un vrai petit royaume, en ce pays toujours considéré comme l’enfant terrible de l’ex-Yougoslavie.

Quand on découvre son mignon hameau érigé au sommet d’une colline, à environ cinq heures de route de Belgrade, on comprend que Kusturica apprécie s’y retirer : tout n’y est que calme, quiétude et sérénité. Entouré de montagnes au doux relief et cerclé de pâturages, Küstendorf – mot allemand signifiant « le village de Kusta », son surnom – domine une région peu développée et parsemée de maisonnettes en bois du 19e siècle.

« Pour bâtir mon village, j’ai acheté plusieurs de ces maisons centenaires abandonnées, ou qui appartenaient à des paysans pauvres ; puis, je les ai transportées ici avant de les disposer, sans plan directeur : Küstendorf, c’est comme un film qui s’est matérialisé sans caméra ni pellicule », raconte le cinéaste, le cheveu hirsute, les pieds dans ses bottes d’ouvrier délacées.

Photo : Gary Lawrence

Inauguré en 2004 et agrandi au fil des ans, Küstendorf compte aujourd’hui une trentaine de bâtiments, dont un hôtel, une chapelle, deux restaurants, un bar-resto, une librairie, une piscine intérieure, une garderie, une salle de cinéma souterraine de 200 places (baptisée Underground), une salle de montage dernier cri et un studio d’enregistrement où officie Stribor, le fils du cinéaste et compositeur de plusieurs trames sonores de ses films. Au cœur du village trône la résidence, entièrement en bois, du Professor, surnom donné à Kusturica au sein du No Smoking Orchestra, à cause de son ton parfois pontifiant lors des tournées.

Si Kusturica apprécie tant se retirer à Küstendorf, c’est aussi parce qu’il y a créé un univers à son image, une sorte de Kustaland où prédominent ses goûts et ses intérêts, y compris dans la toponymie : rues Federico-Fellini et Jim-Jarmusch, deux cinéastes qu’il adore ; square Nikola-Tesla, du nom de cet ingénieur serbe de génie, à qui certains attribuent l’invention de l’électricité ; square Diego-Armando-Maradona, l’une de ses idoles, à qui il a consacré un documentaire en 2008 (Maradona by Kusturica).

« Il faut dire que tous deux partagent les mêmes idéaux anti-impérialistes et altermondialistes », explique Zan Marjanovic, l’attaché de Kusturica. On ne doit d’ailleurs pas tenter de se procurer un Coca-Cola ou de la malbouffe, à Küstendorf : on y sert surtout des plats traditionnels serbes (comme les punjene paprike, des poivrons farcis, ou les cevapcici, des rouleaux de viande), du boza, boisson fermentée des Balkans, et du jus « biorévolution » à la double étiquette, avec Che Guevara d’un côté et Kusturica de l’autre…

Sous le restaurant, une double « porte de prison » laisse entrevoir, derrière les barreaux, deux des pires criminels du globe, aux yeux du cinéaste : George W. Bush et Javier Solana, qui était secrétaire général de l’OTAN quand Belgrade a été bombardée, en 1999, pendant la guerre du Kosovo. Sur le square Nikola- Tesla trône aussi une statue de Johnny Depp, invité d’honneur du dernier Festival du film et de musique de Küstendorf, « un festival sans tapis rouge ni paillettes », qui en sera à sa quatrième édition, en janvier prochain, et auquel prendra part le cinéaste russe Nikita Mikhalkov.

Photo : Gary Lawrence

Dédié au cinéma d’auteur, ce festival permet à la relève mondiale de bénéficier d’un tremplin, en début de carrière. De temps en temps, Kusturica reçoit aussi des stagiaires, lui qui a remporté deux Palmes d’Or à Cannes (Papa est en voyage d’affaires, en 1985 ; Underground, en 1995) et qui a été élevé au grade de Chevalier de la Légion d’honneur, en juillet dernier.

En aménageant Küstendorf (alias Drvengrad, « le village en bois », en serbe), Kusturica a aussi voulu démontrer qu’on pouvait bâtir en ayant peu d’impact sur l’environnement : récupération de matériaux déjà utilisés, emploi limité du béton, respect du cadre naturel et traditionnel… En outre, tous les bâtiments sont reliés à un chauffage central alimenté par granules de bois, « dont la combustion n’émet aucun gaz à effet de serre », assure-t-il.

Un an après l’inauguration de son village, Kusturica a remporté le prix d’architecture Philippe Rotthier, qui récompense les meilleurs nouveaux quartiers, villages et villes d’Europe. « Tout l’argent que j’ai fait avec mes films, je l’ai investi ici, dit le récipiendaire. Pour moi, c’est l’accomplissement d’un rêve. Un rêve qui est, finalement, rentable… »

Chaque année, 300 000 personnes paient 200 dinars (2 euros) pour visiter Küstendorf, dont plusieurs milliers qui y passent la nuit (3300 dinars en demi-pension). Mais qu’on ne s’y trompe pas : Kusturica et sa famille ont beau y vivre, cette sorte de village de la Sagouine serbe est avant tout touristique. L’endroit n’a pas d’âme véritable et on n’y croise pas de personnages aussi truculents que les gitans des films du cinéaste, hormis quelque artisan attablé à l’une des nombreuses échoppes à souvenirs. « Tous ces artisans viennent de la région ; le Professor les laisse vendre leurs produits sans rien leur demander », assure Zan Marjanovic.

Photo : Gary Lawrence

À l’image de son « maire », Küstendorf ne plaît cependant pas à tout le monde. En septembre dernier, Lise Gervais, une retraitée de Montréal, y a séjourné dans le cadre d’un circuit nolisé dans les Balkans. « C’est beaucoup de routes pour voir peu de choses ! » dit- elle. « Le confort est rudimentaire, la bouffe est ordinaire et l’ensemble me fait penser à une colonie de vacances ! » estime pour sa part Colette Girard, autre Montréalaise qui prenait part au périple, en notant les nombreux groupes scolaires sur place.

Quiconque se rend jusqu’ici monte généralement à bord du petit train qui effectue une balade de deux heures dans les montagnes, au départ de Mokra Gora, le bled de 1200 âmes auquel est officiellement rattaché Küstendorf, en contrebas. Au début des années 2000, Kusturica a partiellement financé la restauration de la voie ferrée, pour les fins de son film La vie est un miracle, dont l’intrigue se déroule justement autour de la mise en service d’un train touristique visant à revigorer l’économie d’un village. Et c’est en effectuant le repérage pour ce film que le cinéaste a eu un faible pour la région.

Il y a quelques années, ce dernier est aussi devenu directeur général du parc Sargan-Mokra-Gora, situé près de son village. « La seule politique que je tolère encore, c’est celle où on se préoccupe de la nature », dit- il. « En devenant directeur du parc, il a voulu user de son influence et de son temps pour le protéger », dit Zan Marjanovic.

Grâce à l’expertise acquise dans la construction de Küstendorf, Kusturica agit également comme conseiller et maître d’œuvre d’un hôtel privé et d’un établissement gouvernemental en construction. « Le quartier général du parc y logera, mais on y trouvera aussi un dortoir, des chambres et un centre éducatif où des conférenciers viendront sensibiliser les visiteurs sur la protection de l’environnement », explique Kusturica… tandis que le moteur de sa jeep tourne au ralenti depuis 15 minutes. Manifestement, Kusta l’écolo ne maîtrise pas encore tous les arcanes des pratiques vertes.

Cela dit, l’homme continue de jouer les mécènes. D’abord, il a offert le terrain sur lequel sont érigés les deux hôtels, situés sur son vaste domaine de 11 000 acres, Mecavnik, qui intègre Küstendorf ; ensuite, il vient d’entamer la construction d’une minicentrale hydro-électrique pour alimenter Küstendorf et son petit centre de ski, à huit kilomètres de là. Inauguré il y a deux ans, ce dernier compte quatre pistes, culmine à 1500 m et comporte un mignon petit hôtel, en bord de pente. Enfin, Kusturica songe à reconstituer un château médiéval serbe, à même son village…

Photo : Gary Lawrence

Malgré tous ces projets qui l’accaparent, le réalisateur n’a pas pour autant délaissé le cinéma. Le tournage de son prochain long-métrage*, Cold Water, un road movie qui se déroule dans les territoires palestiniens, commencera en 2011, et il peaufine le scénario d’un film sur Pancho Villa, héros de la révolution mexicaine, mettant en vedette Johnny Depp et Salma Hayek.

En revanche, il n’a pas encore osé s’attaquer à son plus grand défi : adapter Un Pont sur la Drina, œuvre du seul lauréat serbe du Prix Nobel de littérature, Ivo Andric, qui couvre 400 ans d’histoire des Balkans. Quand on se rappelle la controverse d’Underground, en 1995 – certains avaient accusé le cinéaste de propagande proserbe, dans ce film traitant de l’histoire de la Yougoslavie –, on peut comprendre qu’il veuille prendre son temps.

Ou qu’il préfère simplement se retirer dans les appartements de son village de rêve, où les intrigues se dénouent chaque jour à son avantage, comme il le veut.

* Récit publié dans L’actualité en janvier 2011.

Fragments d’ailleurs, 50 récits pour voyager par procuration est publié aux Éditions Somme toute.

 

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