La 15e Soirée des Jutra : pas de quoi fêter

Un Rémy Girard trop vissé à son texte, une mise en scène et une direction artistique aléatoires (avec un pacing épouvantable), une réalisation paresseuse, des numéros de présentation ratés (Clémence DesRochers et Rita Lafontaine ; Pierre Lebeau dans son personnage de Séraphin), et puis si peu de glamour, de belles toilettes et de femmes sur scène. Et, surtout, si peu d’extraits de films. On invite les gens à aller au cinéma, mais avec quoi au juste ?

Photo : Radio-Canada

Quelques remarques en vrac :

• De bons coups, tout de même. Le texte des trois enfants Parent venus présenter le Jutra du meilleur scénario ; l’incrustation de Didier Lucien dans quelques films, dont Rebelle ; l’explication, par André Turpin, de ce qu’est la direction photo, avec la complicité d’Isabelle Blais ; et les remix des bandes annonces de Bon Cop Bad Cop… en film d’auteur et de La neuvaine… en film commercial. Drôle.

• Hommage. Par sa présentation trop longue et très poche, son manque d’envergure et de rythme, Marc Messier a plombé d’aplomb le prix Hommage, sauvé du désastre intégral par le montage ultrasympathique préparé par Jean-Marc Vallée. Et par l’hommagé lui-même, Michel Côté, qui a prononcé un discours politique, social, personnel et amoureux. Dans la salle, sa femme : Véronique LeFlaguais, belle et sans retouche.

• Billet d’or. Je trouve ridicule de valoriser un film – tarte de surcroît – qui a déjà eu sa récompense en attirant le plus grand nombre de spectateurs. Avec ce film plein de trous et d’invraisemblances qui a réussi le tour de force de rendre mauvais des bons acteurs (imaginez ce qu’il a fait des mauvais!), Luc Dionne, scénariste soi-disant réalisateur, a gâché le souvenir d’une série qu’on avait aimée. Il a gardé profil bas sur scène laissant aux producteurs Denise Robert et Patrick Roy le soin de faire les farauds.

• Meilleure direction photo. Juste une remarque : pourquoi Sara Mishara, nommée pour Tout ce que tu possèdes, de Bernard Émond, ne l’était pas pour Roméo Onze, d’Ivan Grbovic, film pour lequel elle a fait un travail remarquable ? On applaudit, bien sûr, Nicolas Bolduc à qui on a remis le prix pour Rebelle.

• Meilleurs costumes. Il ne suffit pas de faire endosser par des acteurs des « costumes d’époque » pour que cela confère du caractère à leurs personnages. Encore faut-il tenter de donner une cohérence à l’ensemble du vestiaire d’un film. Carmen Alie a remporté le prix pour son travail sur le très moyen Ésimésac. Trop souvent, les producteurs, qui pour la plupart se foutent des « guenilles » comme de leur première chemise – le prix a été accordé pendant les pauses commerciales, c’est dire tout le bien qu’on en pense –, ne mettent pas l’argent nécessaire pour la fabrication des costumes, se disant que le public – même si on lui présente une robe de 1950 dans un film se déroulant en… 1930, c’est un exemple  – n’y verra que du feu. Semble que les votants aussi. Laurence Anyways, qui a gagné dans cette catégorie aux Écrans canadiens, n’était pas cité ici. Le film de Dolan aurait dû remporter le Jutra.

• Meilleure musique. Celle de Camion (Viviane Audet, Robin-Joël Cool et Éric West-Millette). N’aurait-on pas pu sacrifier la prestation de Louis-Jean Cormier, que j’adore mais qui n’avait rien à faire aux Jutra avec sa chanson tirée de son excellent album Le treizième étage, pour permettre à toutes les musiques en nomination de se faire entendre ? Dans un numéro particulièrement ennuyeux et au son bâclé, Radio Radio, Qualité Motel et Galaxie ont interprété des extraits de la bande sonore des Pee-Wee 3D.

• Meilleur documentaire. Over my Dead Body, de Brigitte Poupart. La réalisatrice, par ailleurs metteure en scène de cette remise de prix, l’a dit elle-même, je la paraphrase : « C’est beaucoup d’honneur pour un premier film. » Elle est lucide.  Le prix aurait dû être accordé à Bestiaire, de Denis Côté.

• Meilleur court ou moyen métrage de fiction. Où est passé Henry, de Yan England ? Assez bon pour les Oscars, mais pas assez pour les Jutra ? Un peu de sérieux, les gars ! Bravo à Myriam Magassouba pour Là où je suis. [Il y avait quatre femmes dans cette catégorie, mais aucune en long métrage de fiction. Hum.]

• Meilleure actrice de soutien. J’aurais accepté de voir l’actrice française Nathalie Baye dans la liste des nommées de cette catégorie si l’acteur français Melvil Poupaud, qui domine de façon extraordinaire la distribution de Laurence Anyways, avait figuré parmi les candidats au titre de la meilleure interprétation masculine. Ce n’est pas le cas. Et comment peut-on avoir oublié Kathleen Fortin, qui fait une extraordinaire composition de Danielle Lechasseur dans L’affaire Dumont ? C’est Sabrina Ouazani qui a (bien) mérité le Jutra de la meilleure actrice de soutien pour Inch’Allah.

• Meilleure actrice. Deux grandes absentes : Évelyne Brochu, puissante de sobriété dans Inch’Allah, et Clémence Dufresne-Deslières, l’une des forces de Avant que mon cœur bascule, de Sébastien Rose, au scénario bancal hésitant entre Les bons débarras et Funny Games, film mal éclairé, souvent pas au foyer et au son fantasque, mais tenant la route grâce aux acteurs. Bien content d’avoir vu le prix remis à Rachel Mwanza (Rebelle), mais c’est Micheline Bernard (La mise à l’aveugle), pour son jeu sans esbroufe et tout en nuances, que j’aurais saluée. Parmi les 6 800 artistes et artisans votants, qui a vu le film de Simon Galiéro ?

• Meilleur acteur. J’avais beaucoup de tendresse pour Ali Ammar, fabuleux dans Roméo Onze. Mais Julien Poulin, qui a reçu le Jutra, arrache le cœur dans Camion.

• Meilleur film. On nomme Podz dans la catégorie « meilleure réalisation », mais on ne retient pas son film, L’affaire Dumont. Inversement, Inch’Allah figure comme « meilleur film », mais pas sa réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette.  Merci la logique ! Faudra m’expliquer.

• Gomme à mâcher. Kim Nguyen, Julien Poulin et Sébastien Ricard ont d’excellentes mâchoires.

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Je suis toujours aussi ébaubi (comme à chaque année) de constater qu’à la différence des César français, des David Di Donatello italiens, des Goya espagnols et bien sûr des Oscars américains, les Jutra n’attribuent aucun prix du Meilleur Film Étranger.

On se demande pourquoi les pourfendeurs attitrés de la xénophobie French parmi les chroniqueurs de la presse « canadian » n’ont pas encore exploité ce filon, autre preuve de la fermeture sur le monde des French (que ces antiracistes autoproclamés croient être de « sang French » ou « French descent », mais passons) ?

La réponse est simple : c’est que les prix Genie du cinéma canadien n’en attribuent pas non plus ! Alors évidemment… !

Pourtant cette année j’aurais vu parmi les candidats à ce Jutra du meilleur film étranger, mettons, ‘Haru tono tabi’ (Japon) avec Tatsuya Nakadai (bien qu’il date de 2011) ou encore ‘Tutti i santi giorni’ (2012), la dernière comédie satirique à succès de Paolo Virzì (depuis dix ans le nouveau maître de la comédie à l’italienne et donc du box-office qui vient avec) .

Mais ces deux films ne sont jamais sortis au Québec, m’objectera-t-on. Aucun Virzi bien qu’il en existe plusieurs en français et qu’il ait parfois tenu la dragée haute aux blockbusters dans son pays. Ben oui ! C’est justement de ça que je parle !

Cet enfermement tant canadien que québécois vis-à-vis du monde extérieur est aussi bizarre que regrettable. Pour que notre cinéma ait un avenir, mous devons absolument exporter nos films davantage. Ce que nous ne pourrons jamais faire si notre marché reste aussi hostile à l’étranger qu’il l’est devenu depuis qu’on l’a inclus dans le « domestic market » US, vers le milieu des années 80.

Bonjour monsieur Ducharme,

J’adore vous lire et ce, depuis longtemps et j’aimais beaucoup vous entendre en critique de théâtre à l’émission de Michel Désaultels. Vous avez une belle plume, vous êtes cultivé et jamais complaisant. Je vous écris car j’aimerais que vous m’expliquiez pourquoi vous qualifiez de bon coup le numéro des trois enfants Parent. Il y avait peut-être un 2e degré dans cette scène dans laquelle les gars semblaient fiers de dire qu’ils n’avaient pas vu tel ou tel autre film québécois en nomination, mais, si tel est le cas, ça m’a échappé. Je pensais à une entourloupette mais le lapin n’est jamais sorti du chapeau. Si vous pouviez éclairer ma lanterne, je l’apprécierais.
Somme toute, ce 15e gala ne passera pas à l’histoire et ce serait bien que l’on confie la réalisation de cette émission à un cinéaste. Jean-Marc Vallée serait un bon candidat je crois.
Au plaisir de vous lire.

Ok, je vais vous expliquer… On peut estimer qu’un film est fort bien réalisé, mais plus faible à d’autres niveaux. On peut estimer aussi qu’un film est parmi les meilleurs de l’année même si sa réalisation ne casse rien. Pour cette raison, une nomination dans la catégorie réalisation n’est pas un laisser-passer pour la catégorie meilleur film, et inversement.

Aussi, pourquoi le jury des Jutra devrait nécéssairement craquer pour Henry parce-que le jury des Oscars a craqué ?

Hypothèse : J’ai personnellement trouvé qu’ Henry sonnait faux par moment. Une affaire d’accents surtout. Ça a pu agacer un jury de Québécois, mais passer inaperçu pour des Américains…