La ballade de Baby

Lisez un extrait de La ballade de Baby, par Heather O’Neill. Avec l’aimable participation des éditions 10/18.

Lisez aussi la chronique de Martine Desjardins.

LA VIE AVEC JULES



 

Juste avant mon douzième anniversaire, Jules – mon père – et moi sommes allés habiter un deux-pièces dans un immeuble que nous appelions l’Hôtel Autruche. Si je me souviens bien, c’était la première fois que je prenais un taxi. Il nous a déposés derrière le bâtiment, dans une ruelle où tous les murs étaient couverts de jolis graffitis : une vache de dessin animé, à l’air triste, et une fille avec un masque à oxygène sur la figure et un minuscule bébé dans les bras.

Jules portait une toque en fourrure et un trois-quarts en cuir. À cause du froid, il était pressé de sortir nos affaires du taxi et il a braillé : « Putain, sale con, ça caille ! » C’était vraiment la seule chose qui venait à l’esprit quand on se retrouvait dehors par ce temps. En plus, je crois que Jules était furax parce que le chauffeur lui avait demandé dix dollars.

D’une main, il a attrapé la valise qui contenait ses vêtements, et de l’autre, un électrophone portatif blanc. J’étais sûre qu’il allait le lâcher parce qu’il était chaussé de bottillons en cuir, aux semelles usées, dont il était tombé passionnément amoureux aux surplus de l’armée. Le dessous était lisse, si bien qu’on avait la drôle d’impression que ses pieds partaient dans toutes les directions à la fois. Il a glissé juste devant la porte de l’hôtel et a été obligé de tomber à genoux pour amortir sa chute.

Moi, je portais ma petite valise en vinyle à fleurs vertes, avec mon nom, Baby, écrit dessus à l’encre noire indélébile. Elle était bourrée de vêtements, de livres scolaires et de cahiers d’exercices. Je traînais aussi un sac en plastique plein de poupées.

Au-dessus de la porte d’entrée, il y avait une partie vitrée sur laquelle on avait peint en lettres cursives dorées : « Hôtel Autriche ». Autriche, et pas Autruche, mais Jules n’était pas très doué pour lire. Des radiateurs à l’ancienne, décorés d’une frise de roses, longeaient les couloirs. Jules adorait ces radiateurs. Il disait que c’étaient les seuls qui réussissaient à bien chauffer un appartement. Avant de monter l’escalier, il fallait s’essuyer les pieds sur un tapis-brosse à fleurs. Puisque Jules était déjà venu chercher les clés, nous avons ignoré la femme qui somnolait à la réception.

L’appartement était petit, une salle de séjour et une chambre minuscule, la mienne, qui donnait sur l’arrière. Comme tous les hôtels de cette rue, il était meublé. Le papier peint n’était pas vilain, même s’il s’était décollé par endroits près du plafond : bleu, parsemé de petites étoiles noires. La moquette était tellement usée qu’on n’en distinguait plus le motif, et l’interrupteur était noir à cause de toutes les mains qui l’avaient manipulé.

Il y flottait des relents de vêtements humides et de marijuana, exactement comme dans notre logement précédent. Ça rappelait un peu l’odeur d’un magasin de fleurs en train de brûler. Moi, ça m’était égal tant qu’il n’y avait pas de petits cafards couleur d’ambre qui se carapataient pour disparaître dans des trous. Notre dernier appartement était plus grand, mais impossible à chauffer. Les barres électriques installées au ras du sol faisaient transpirer Jules, et tout de suite après, il avait encore plus froid.

En y réfléchissant, nous avions décidé de partir sans crier gare. Jules se sentait nerveux car il avait peur qu’un de ses amis, un certain Kent, vienne l’assassiner dans son lit. Pendant les mois d’hiver, Kent était allé travailler à Oshawa, dans une usine où on fabriquait des bâtons de ski, et il avait laissé chez nous ses deux guitares électriques, un ampli et un sac de vêtements, et, pour nous remercier de garder ses affaires, deux cartouches de cigarettes. Elles venaient d’une réserve indienne, et les paquets étaient décorés de trois plumes. Jules devait croire le stock inépuisable parce qu’il fumait cigarette sur cigarette. Ce qui ne l’empêchait pas de leur trouver un goût de caoutchouc et d’os de poulet, et d’assurer que le tabac le tuerait avant qu’il atteigne la quarantaine.

Jules avait la notion du temps d’un gosse. Au bout d’un mois, une fois les cigarettes parties en fumée, il s’est dit que Kent ne reviendrait pas et a revendu son matériel cinquante dollars. Deux jours plus tard, Kent a téléphoné et annoncé qu’il allait passer récupérer ses affaires. Jules n’était pas très doué pour résoudre les problèmes, alors il a paniqué.

« Impossible de remettre la main sur ses merdes ! Ses fringues, j’les ai jetées à la poubelle. »
Comme si j’avais vu une souris, j’ai grimpé sur le canapé et j’ai braillé : « Qu’est-ce qu’il va faire ?
— Putain, il va m’écraser avec sa bagnole. Il manquait plus que ça, tiens, deux jambes cassées. Vu que j’ai déjà du mal à marcher dans la rue. Tu sais comment on appelle les gens qui n’arrivent pas à marcher ? Des infirmes !
— Et ses guitares, tu peux pas les racheter ? » Je gueulais et sautais d’un pied sur l’autre au milieu des coussins.
« Elles valent au moins mille dollars. J’en ai tiré à peine cinquante. Non, je réussirai jamais à les racheter. Enfin, à quoi il s’attendait ? Il s’imaginait peut-être que j’allais garder ses instruments pendant le restant de mes jours ? En plus, j’me suis tellement cogné les pieds dans ses saloperies que je vais pas tarder à avoir des problèmes d’arthrite. »

Cette nuit-là, j’ai rêvé que des baskets me poursuivaient dans la rue et, en me réveillant, j’avais des sueurs froides. Je ne connaissais pas Kent, mais, en me parlant de lui, Jules m’avait tellement affolée que, le lendemain, j’étais incapable d’avaler mon déjeuner à la cantine. Et, ce soir-là, quand la sonnette a enfin retenti, j’ai eu l’impression que mon nombril se détachait de mon ventre pour tomber entre deux lames de parquet.

Anxieux, Jules et moi sommes restés assis côte à côte sur le canapé jusqu’à ce que les pas s’éloignent. D’un bond, Jules s’est alors levé pour regarder par l’oeilleton pendant cinq bonnes minutes avant d’en conclure que la voie était libre. Il est sorti dans le couloir, puis il est revenu me montrer le petit mot qu’il avait à la main : « Merde, où t’es passé ??? Je venais chercher mes affaires. »

En levant le papier, Jules a dit : « Ça n’a aucune valeur. Il aurait fallu envoyer une lettre recommandée. »

À ma naissance, mes parents avaient tous les deux quinze ans. Ma mère est morte un an plus tard, et Jules a dû m’élever tout seul. Ça ne l’a pas rendu plus mûr que n’importe quel garçon de vingt-six ans. Lorsqu’on passait à la radio une chanson qu’il aimait, il en tombait par terre, se tordait de plaisir et semblait presque à l’agonie. Pour se rendre intéressant, il racontait toujours aux gens qu’il était daltonien. Il n’avait pas l’allure d’un père, plutôt celle d’un adolescent, avec ses yeux bleus et ses cheveux blond foncé qui rebiquaient dans tous les sens et gardaient parfois la forme du chapeau qu’il venait de porter. Je le considérais comme mon meilleur ami, un peu comme si nous avions presque le même âge.

S’ils avaient été adultes, mes parents ne m’auraient sans doute pas appelée Baby. Les boutiques de la rue Sainte-Catherine devant lesquelles je traînais Jules exposaient toujours en vitrine des colliers en or et des pendentifs avec « Baby » gravé dessus. J’avais aussi un coup au coeur chaque fois que j’entendais ce mot dans une chanson. J’adorais voir l’expression désarçonnée des gens quand Jules et moi on leur expliquait que ce n’était pas un surnom. Il y avait une certaine ironie dans ce prénom : il ne faisait pas de vous quelqu’un d’innocent, mais au contraire quelqu’un de cool, de merveilleux. J’étais encore une gamine, et il me tardait de grandir pour voir ce que donnerait une « Baby » adulte. J’avais les cheveux blonds et j’étais maigre comme un clou, mais Lester, l’ami de Jules, affirmait qu’un jour je serais une femme fatale.

En attendant, avoir un père gamin, ça voulait dire qu’il fallait faire ses paquets en une heure pour échapper à un type de vingt-deux ans venu d’Oshawa, qui allait être en pétard parce que vous aviez revendu ses guitares.

Quoique minuscule, la salle de bains de notre nouvel appartement contenait quand même une petite baignoire bleue. Ça tombait bien, parce que Jules prétendait que, s’il voulait rester en forme, il devait passer au moins une heure par jour dans un bain chaud. Un porte-savon en verre, qui représentait un coquillage, était resté sur le rebord, et on y avait abandonné des faux ongles. On aurait dit des pétales tombés d’une fleur. C’était curieux de penser que quelqu’un avait habité cet appartement à peine quelques heures plus tôt et que, maintenant, on y était chez nous.

Au rez-de-chaussée, juste au-dessous, il y avait un restaurant et, si on avait voulu, on aurait pu tendre la main par la fenêtre pour dévisser une ampoule de l’enseigne lumineuse. Jules est descendu en vitesse nous chercher des hot dogs et des frites.

En ouvrant la porte d’un coup de pied, il a braillé : « C’est bien situé, ici ! Ça fait longtemps qu’on aurait dû déménager. »

L’hôtel donnait sur des voies animées, le boulevard Saint-Laurent et la rue Sainte-
Catherine, et ça plaisait beaucoup à Jules, je le voyais bien. Être obligé de faire ne serait-ce que cinquante mètres pour se rendre à l’épicerie l’aurait embêté. Et pourtant, le boulevard Saint-Laurent n’était vraiment pas l’endroit idéal pour élever une gamine. Il traversait Montréal de part en part et séparait l’est et l’ouest de la ville. C’était aussi le quartier chaud et, à mes yeux, le plus beau de tous. Les théâtres où des acteurs célèbres se produisaient dans les années 20 et 30 avaient été transformés en hôtels bon marché et en boîtes de strip-tease. Des prostituées traînaient toujours par là. Quand j’étais petite, elles me donnaient des complexes, parce qu’elles portaient des superbes bottes à talons hauts, alors que moi, je devais me contenter d’horribles godillots. Je fermais les yeux en passant devant elles. À voir la manière dont la plupart des gens étaient habillés, on se disait qu’ils étaient allés à un mariage la veille et n’avaient pas eu le temps de rentrer se changer. Ils pouvaient s’acheter un veston rayé à l’Armée du Salut, agrafer une fleur en plastique au revers et se prendre pour des aristocrates.

Tout le monde se bricolait une vie imaginaire.

La une des journaux français du quartier affichait des filles nues menottées, avec des seins qui vous sautaient à la figure. Les habitants du coin ne s’intéressaient pas aux informations internationales. Si on ne pensait jamais à Paris, on ne risquait pas de se dire qu’on en était loin. Des Hell’s Angels descendaient la rue en faisant vrombir leurs motos. C’était un vrai plaisir de les voir défiler en pétaradant, puis foutre le bordel dans un restaurant.

Le premier soir que nous avons passé dans notre nouvel appartement, Jules a désactivé le détecteur d’incendie pour pouvoir fumer en paix. J’adorais ça quand il fumait avec la lumière éteinte. Dans l’obscurité, la fumée ressemblait à la colombe qui révèle l’avenir aux saints sur les peintures religieuses. Il portait le T-shirt qu’il ne quittait pas, au bas duquel une petite main tenait une vingtaine de ballons. Chaque fois que je le voyais, j’entendais la chanson 99 Red Balloons dans ma tête. De l’autre côté de la rue, il y avait un vieux théâtre avec un million d’ampoules sur son fronton. Seules huit ou neuf s’allumaient, on aurait pu faire un voeu, comme c’est le cas quand on aperçoit les premières étoiles du soir. Jules s’est allongé sur le canapé déplié et j’ai grimpé sur le petit lit à la tête en cuivre. Il a ouvert la mallette blanche de l’électrophone, a mis un disque et s’est endormi avant la fin. J’entendais le saphir qui n’arrêtait pas de racler les derniers sillons. À la fin de tous les disques, on entend ce bruit, on dirait des enfants qui font du roller.

Comme, le lendemain matin, j’étais obligée d’emprunter un nouveau chemin pour aller en classe, Jules a décidé de m’accompagner. C’était surtout une sorte de rite, car je connaissais tellement bien le quartier que je ne me serais jamais perdue. D’ailleurs, j’aurais bien voulu me perdre au moins une fois pour voir l’impression que ça faisait. J’avais envie de me réveiller un beau jour sans savoir où je me trouvais, mais ça, pas de danger. Nous avons trop souvent déménagé pour que ça m’arrive. C’était le matin que ce quartier était le plus moche. La rue était déserte et il y avait du vomi sur le trottoir. Les lampes multicolores étaient éteintes et le ciel avait la couleur des parasites sur un écran de télé.

Devant l’établissement, nous nous sommes embrassés sept fois pour que ça nous porte bonheur. Ensuite, Jules a annoncé qu’il devait aller aux toilettes et il est rentré à la maison au pas de course. Les gosses se sont moqués de moi quand je suis entrée dans la classe parce que, par la fenêtre, ils avaient vu Jules me bécoter, et que j’avais le visage tout rouge, irrité par sa barbe naissante. La prof les a fait taire et nous a rendu nos commentaires de texte sur Un grillon dans le métro. Jules m’avait aidée à le rédiger la semaine précédente. Il m’avait dit que, dans un livre, il ne fallait jamais rien prendre au premier degré et que ce grillon représentait le peuple juif. Selon lui, il jouait le même rôle que le violoniste dans Un violon sur le toit. Vu qu’il n’avait pas lu le livre, je ne sais pas pourquoi j’avais suivi ses conseils. La prof m’a mis un zéro et, en me rendant mon devoir, elle m’a dit que je devais le recommencer.

Au moment où je rentrais à la maison, j’ai aperçu Jules au coin de la rue. Il se démanchait le cou en ayant l’air de chercher quelqu’un. À le voir gesticuler, on avait l’impression qu’il mimait une dispute imaginaire. Il ne cessait de lever la main, comme s’il demandait au monde entier : « Qu’est-ce qu’il y a ? Non, mais qu’est-ce qu’il y a ? » Il avait les yeux cachés par son chapeau et, quand je l’ai appelé, il a dû lever la tête pour m’apercevoir. Je savais que ce n’était pas moi qu’il cherchait, mais, en me voyant, il n’en a pas moins poussé une exclamation de joie.

Sa petite amie m’avait dit que la seule chose qu’il avait pour lui, c’était son sourire. Sur le moment, ça m’avait fait un plaisir fou. J’en étais heureuse, parce que je croyais que tout le monde trouvait ce sourire charmant. Je n’aimais pas voir les gens s’écarter de lui sur le trottoir. Lorsqu’il s’est avancé vers moi, il a trébuché sans raison et s’est écrié :
« Hé, voilà mon joli petit chou à la crème.
— Salut, Jules.
— On t’a rendu ton commentaire de texte ? »
J’ai menti. « J’ai eu la meilleure note.
— Super ! Je t’avais bien dit que j’étais un génie. Un génie méconnu. »

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