La beauté des nébuleuses

Comme on sait, il est difficile de prévoir quoi que ce soit – surtout l’avenir. Ce qui pose toujours un léger problème de crédibilité au roman d’anticipation.

Chronique Livres de Martine Desjardins : La beauté des nébuleuses
Photo : E. Darack / Science Faction / Corbis

Comme on sait, il est difficile de prévoir quoi que ce soit – surtout l’avenir. Ce qui pose toujours un léger problème de crédibilité au roman d’anticipation.

Serge Lamothe, une des voix les plus individuelles de notre littérature contemporaine, doit être le premier auteur à avoir pleinement assumé ce principe d’incertitude dans Les Baldwin. Ce livre inclassable, paru en 2006, est une série discontinue de récits fragmentaires et contradictoires sur un peuple de l’ère postapocalyptique dont l’existence même est douteuse, car elle n’est avérée que par des communications captées de manière apparemment extrasensorielle.


Les enfants lumière
(en lire un extrait >>)
qui est autant une expansion qu’une suite des Baldwin, multiplie les incohérences et brouille la chronologie des événements, alors que l’auteur prétend y apporter des précisions. Par une galerie de portraits, le texte énonce puis infirme l’hypothèse selon laquelle les Baldwin, en mode survie depuis le passage d’un mégatsunami et de l’ère glaciaire qui s’ensuivit, auraient destitué le président à vie du régime «?turbolibéral?», et que l’Armée de libération du génome s’apprêterait à disséminer l’information permettant aux populations de modifier leur ADN et de se métamorphoser en «?enfants lumière?».

À mesure qu’on s’enfonce dans cet univers onirique de temples troglodytiques, d’artéfacts frauduleux, de baleines échouées au fond d’un cratère, de squatteurs céphalopodes, de squelettes couverts de runes et de mouchoirs envahissants, on voit poindre des images familières?: un casino appelé Sagard, des appels à la déso­béissance civile, des policiers à cheval dispersant une foule d’«?énergumènes mas­qués?» réclamant l’abolition du cybercapital… Autant d’échos de WikiLeaks, d’Ano­nymous ou des armées de casseroles qui ont récemment ébranlé nos sociétés.

On se demande si Serge Lamothe n’est pas en train de refaire le coup de «?Mellonta Tauta?», nouvelle d’Edgar Poe où des archéologues du futur, à partir d’objets retrouvés, portent sur notre civilisation disparue des conclusions tout à fait erronées. Se pourrait-il que les Baldwin soient l’image rémanente que les siècles à venir retiendront de nous?? Serions-nous tous des Baldwin??

Mieux vaut peut-être ne pas se casser la tête avec ces questions. On peut aussi apprécier Les enfants lumière pour la beauté saisissante de son aspect diffus, comme on admire les grandes nébuleuses, ces pouponnières d’étoiles dont les images nous parviennent du noir inconscient de l’espace et du temps.

Les enfants lumière, par Serge Lamothe, Alto, 456 p., 20,95 $.

ET AUSSI >>


TOUR D’ISLANDE

Audur Ava Ólafsdóttir a un faible pour les héros immatures qui acquièrent le sens des responsabilités au terme d’un long pèlerinage effectué en compagnie d’un enfant. Dans Rosa Candida, elle nous avait enchantés en réunissant un jardinier et sa fille. L’embellie, son précédent roman, qui vient tout juste d’être traduit, raconte les tribulations d’une jeune divorcée douée pour les langues étrangères voyageant à travers les champs de lave d’Islande avec le fils sourd de sa meilleure amie. Encore une fois, Ólafsdóttir réussit à nous charmer avec son humour d’une fraîcheur volcanique. (Zulma, 400 p., 29,95 $)

 

SAÏGON SUR SEINE

Déjà sélectionné pour le Prix du roman Fnac, Lame de fond raconte comment la vie familiale d’un exilé vietnamien à Paris est bouleversée lorsqu’il reçoit une lettre d’Ulma, jeune Eurasienne aussi apatride que lui. L’auteure Linda Lê, qui a coupé les ponts avec son Viêt Nam natal, explore dans ce roman tout en nuances le mal-être d’un déraciné qui lui ressemble comme un frère, puisqu’il n’a, comme elle, qu’un seul refuge?: un amour démesuré pour la langue et la littérature françaises. (Bourgois, 280 p., 29,95 $)

 

Laisser un commentaire