La Bibliothèque des lumières

La Grande Bibliothèque a cinq ans. Et ses anciens détracteurs ont dû faire leur mea-culpa. Car l’établissement a répondu à toutes les attentes et su éveiller la passion de la lecture.

La Grande Bibliothèque a cinq ans. Et ses anciens détracteurs ont dû faire leur
photo : Christian Blais

Au début des années 2000, le romancier espagnol Carlos Ruiz Zafón a imaginé un lieu lugubre à périr : le Cimetière des livres oubliés. L’endroit se trouvait à Barcelone, pas à Montréal. Reste que son image spectrale collait à l’idée que certains de nos compatriotes se faisaient alors de la future Grande Bibliothèque du Québec. Pourquoi investir dans un tel monument ? se récriaient les sceptiques. Les gens ne lisent plus !

« J’ai trois millions de réponses pour ceux qui disaient que ça ne marcherait pas », lance Guy Berthiaume, PDG de l’établissement, en savourant ces mots comme autant de caramels.

Trois millions, c’est le nombre de fois que les portes de la Grande Bibli ont été franchies par les visiteurs en 2009 seulement. Le double de l’affluence prévue avant son ouverture, il y a cinq ans. La Bibliothèque publique d’information, à Paris, enregistre quelque deux millions d’entrées annuellement ; idem pour l’édifice principal de la New York Public Library. La maison de lecture du boule­vard De Maisonneuve Est compte donc parmi les plus populaires du monde. « C’est la bibliothèque publique la plus fréquentée de la francophonie », affirme le PDG, un historien aux manières d’entrepreneur.

Chaque matin, à 10 h, l’immeuble de verre et de bouleau jaune s’éveille, baigné d’une lumière paisible. Des Montréalais font souvent la queue pour y entrer, impatients de refermer la porte sur la jungle urbaine. « Plus qu’un étalage de livres, c’est un lieu de recueillement », dit Frédérick Bertrand, un des 265 000 abonnés. Depuis sa résidence, à Laval, ce producteur de radio de 32 ans n’hésite pas à faire le chemin jusqu’au centre-ville pour plonger dans cette ambiance. « C’est inspirant de voir les gens y travailler. L’endroit attire toute sorte de monde. »

« La bibliothèque du 21e siècle n’est pas faite d’allées bordées de livres poussiéreux et parcourues exclusivement par des vieux à lunettes dans mon genre, me rassure Guy Berthiaume en ne plaisantant qu’à demi. C’est un endroit de convivialité, un centre culturel. On peut y lire, travailler, écouter des disques, regarder des films, assister à des conférences ou à des concerts. »

À Montréal, la Grande Bibli a donné aux bibliothèques de quartier une claque à décoller la jaquette des bouquins. Leur taux de fréquentation, surtout dans les arrondissements centraux, s’est effondré… avant de rebondir plus haut que jamais. De 2004 à 2009, les emprunts ont augmenté de 15 % et les visites de 23 %. Les heures d’ouverture se sont allongées partout. Du coup, d’autres villes rêvent de reprendre la formule. Gatineau vient de choisir un emplacement pour bâtir une bibliothèque centrale et Québec a débloqué des fonds pour moderniser Gabrielle-Roy, le principal centre de prêts de la Ville.

L’effet est si réussi que le chroniqueur Alain Dubuc, de La Presse, jadis grand détracteur du projet, s’est fendu d’un mea-culpa. « La Grande Bibliothèque a réussi à créer une dynamique qui donne l’amour du livre et de la lecture », reconnaît-il gracieusement dans une vidéo tournée pour le cinquième anniversaire de l’établissement.

Il n’y a pas si longtemps, pourtant, le Qué­bec considérait cette activité avec sus­picion. En 1915, le terrain de la rue Maison­neuve était occupé par… une école d’éducation surveillée pour délinquants juvéniles. Montréal construisait tout juste sa première bibliothèque publique francophone, Saint-Sulpice, rue Saint-Denis. La Révolution tranquille a démocratisé l’accès aux livres, mais cela n’a pas profité à tous. « Trop de Québécois sont des analphabètes fonctionnels, incapables de lire un article de journal ou un mode d’emploi. Au 21e siècle, c’est épouvantable », commente Guy Berthiaume en se référant aux chiffres de Statistique Canada, qui établit à 49 % le taux d’adultes aux prises avec de graves difficultés de lecture. Son établissement courtise les enfants au moyen d’activités, comme l’heure du conte ou les camps littéraires, et travaille à un concept pour attirer les adolescents.

La Grande Bibli n’est pas seulement un endroit où l’on va pour lire les journaux et feuilleter des livres de cuisine. Elle regroupe aussi la bibliothèque et les archives nationales du Québec – d’où son sigle officiel : BAnQ. À ce titre, elle reçoit un exemplaire de toutes les œuvres soumises à la loi sur le dépôt légal. Elle ouvre ainsi une fenêtre sur la culture québécoise.

En empruntant l’escalier qui descend vers la principale salle d’exposition, je me laisse surprendre par six portraits fantomatiques en noir sur gris. Ces estampes géantes de René Derouin font partie des trésors secrets enfouis dans les archives de la Bibliothèque. Elles sont présentées dans le contexte de l’exposition Ces artistes qui impriment, qui s’achèvera en octobre. « La Grande Bibliothèque, c’est aussi ça, dit l’animatrice Gisèle Tremblay, qui me fait faire le tour des lieux. On vient pour autre chose et on tombe sur une expo… »

Malheureusement, les Québécois qui résident à l’extérieur de la métropole n’ont pas le loisir de venir y flâner bien souvent. C’est pourquoi l’établissement compte inaugurer cet automne un service accessible à tous, peu importe leur adresse : le prêt en ligne de livres électroniques. Chaque abonné pourra, à partir du site de la Bibliothèque, télécharger un bouquin sur son lecteur électronique Kindle ou iPad, des appareils dont l’usage est appelé à se répandre, ou simplement sur son ordinateur. Des discussions sont en cours avec les éditeurs et les libraires afin d’offrir plus d’œuvres québécoises. En réalité, le portail banq.qc.ca offre déjà plus de 26 000 « livrels », mais 9 sur 10 sont en anglais. Et ils sont bien cachés ! « On va présenter notre répertoire de façon que les gens n’aient pas à chercher dans deux millions de titres », promet Gilles Chauvin, directeur des systèmes d’information.

Visité annuellement par cinq millions d’internautes, le site banq.qc.ca offre aussi un plaisant aperçu du patrimoine québécois. En cliquant sur l’onglet « Collection numérique », on peut zoomer sur une carte de Champlain, regarder d’anciennes cartes postales, lire l’hebdomadaire humoristique du 19e siècle Le Charivari canadien ou rigoler en écoutant « Viens poupoule », grand succès au palmarès de 1910 interprété par Louis Vérande ! Quelque 7,2 millions de fichiers sont en ligne, sans parler des 5,2 millions, déjà numérisés, qui attendent leur tour.

Les amateurs de généalogie, en particulier, sont aux anges. BAnQ a numérisé des piles d’actes notariés. Elle a aussi mis en ligne voicimafamille.info, un moteur de recherche qui permet de fouiller simultanément dans de nombreuses bases de données. « Dans celle du ministère de la Défense du Canada, j’ai trouvé la fiche d’enrôlement de mon grand-père pendant la Première Guerre mondiale », raconte Jean-François Gauvin, chef de la Division des technologies Web, tout content d’avoir déniché ce morceau d’héritage.

>> Pour en savoir plus sur les trésors cachés dans le site de BAnQ, consultez notre article sur le sujet <<

La numérisation du patrimoine est un enjeu qui va au-delà du bon plaisir de la population. BAnQ dirige un chantier ambitieux : donner une place au Québec dans la grande foire aux infos du monde virtuel. « De plus en plus, les gens cherchent en utilisant Google, explique Guy Berthiaume. S’ils trouvent seulement des sites américains ou français, que reste-t-il de la culture québécoise ? Elle devient folklorique. On numérise 1 % de la production québécoise par année depuis cinq ans, mais il faut accélérer, c’est clair. » Son équipe estime à 250 ou 300 millions le nombre de pièces qui mériteraient ce traitement, pour leur valeur culturelle. En décembre dernier, la France a débloqué 750 millions d’euros pour assurer l’archivage numérique de ses trésors. Au Québec, un groupe de travail formé de représentants de bibliothèques et de musées présentera bientôt un plan d’action au ministère de la Culture.

BAnQ a d’ailleurs participé à la fondation du Réseau francophone numérique, groupe de 16 entités allant de la Bibliothèque nationale du royaume du Maroc à la Bibliothèque haïtienne des Pères du Saint-Esprit. Son portail, lancé au Québec en 2008, contient surtout des journaux pour l’instant. Le Réseau diffuse le patrimoine francophone, tout en faisant partager les meilleures pratiques dans le domaine. « À l’été 2009, nous sommes allés à Haïti enseigner des techniques de numérisation. Si les bibliothécaires et les archivistes avaient eu plus de temps pour les appliquer avant le tremblement de terre du 12 janvier, beaucoup de documents ne seraient pas perdus à jamais », regrette Guy Berthiaume.

La Grande Bibli a encore des défis à relever. « Ce n’est pas normal qu’une grande ville comme Montréal n’ait pas une bibliothèque ouverte sept jours sur sept », remarque Réjean Savard, professeur de bibliothéconomie à l’Université de Montréal. En avril, des compressions budgétaires ont forcé l’établissement à fermer entièrement le lundi, alors qu’il avait réussi jusque-là à tenir ouverte la section des actualités.

Le spectre du Cimetière des livres oubliés a toutefois disparu sans demander son reste. Un nombre toujours croissant de visiteurs descendent à la station Berri-UQAM pour voir la Grande Bibliothèque. « Ce lieu central facilite l’accès, mais surtout, il envoie un message à la population, estime Guy Berthiaume. Il montre qu’on n’est pas une maison pour l’élite. Entrer ici, c’est facile et gratuit. Venez ! »