La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao

Extrait du roman La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao, par Junot Díaz, publié avec l’aimable autorisation des éditions Plon.

Wildwood
1982-1985

C’est jamais les changements que l’on désire qui changent tout.

Voici comment tout commence : quand ta mère te fait venir dans la salle de bains. Tu te rappelleras ce que tu faisais à cet instant précis jusqu’à la fin de tes jours : Tu lisais Les Garennes de Watership Down, les lapins et leurs lapines étaient en train de se carapater vers le bateau et tu n’avais pas envie d’interrompre ta lecture, tu dois rendre le livre à ton frère demain, mais elle t’a de nouveau appelée, alors, plus fort, de sa voix qui signifie « je ne déconne pas » et, agacée, tu as grommelé : Sí, señora

Elle était debout devant le miroir de l’armoire à pharmacie, torse nu, son soutien-gorge passé autour de la taille, pareil à une voile déchirée, la cicatrice sur son dos aussi vaste et inconsolable que la mer. Tu as envie de retourner à ton livre, de faire comme si tu n’avais pas entendu, mais il est trop tard. Ses yeux ont croisé les tiens, ce regard brumeux que toi aussi tu auras dans l’avenir. Ven acá, a-t-elle ordonné. Elle observe, le front plissé, quelque chose sur l’un des ses seins. Les seins de ta mère sont des immensités. Une des merveilles du monde. Les seuls plus gros que tu aies vus se trouvaient dans des magazines de charme ou sur des dames vraiment obèses. Elle fait du 95DDD et ses aréoles sont aussi grosses que des soucoupes, et noires comme la suie, en bordure poussent des poils drus qu’il arrive d’arracher, ou pas. Ces seins t’ont toujours mise mal à l’aise et quand tu marches à ses côtés, en public, tu ne les oublies jamais vraiment. Après son visage et ses cheveux, ce dont elle est la plus fière, c’est de sa poitrine. Ton père ne pouvait pas s’en passer, fanfaronne-t-elle toujours. Mais vue qu’il s’est tiré au bout de trois ans de mariage, on dirait bien que si, en fait.

Tu appréhendes les conversations avec ta mère. Les savons qu’elle te passe. Tu t’imagines qu’elle t’a appelée pour te bassiner encore avec ton régime alimentaire, Ta mère est convaincue que si tu mangeais davantage de plátanos tu acquerrais toi aussi, comme par magie, ces fabuleux caractères sexuels secondaires, dignes de faire dérailler les trains. Même à cet âge, tu n’étais rien, à part la fille de ta mère. Tu avais douze ans, et du étais déjà aussi grande qu’elle, fille-ibis au long cou fin. Tu avais ses yeux verts (plus clairs, toutefois), ses cheveux lisses qui te donnent un air davantage hindou que dominicain, et un derrière dont les garçons n’ont jamais cessé de parler depuis le CM2 et dont tu ne saisis pas encore tout l’attrait. Tu as également son teint, ce qui signifie que tu es foncée. Mais malgré toutes ses similitudes, les marées de l’hérédité ne sont pas encore montées jusqu’à ton buste. Ta poitrine n’est qu’une imperceptible esquisse; sous tous les angles ou presque, tu restes plate comme une limande, et tu penses qu’elle va à nouveau t’ordonner de cesser de porter des soutiens-gorge car tu étouffes tes seins potentiels, tu les dissuades d’émerger de ton corps. Tu es prête à t’engueuler à mort avec elle puisque tu fais preuve d’autant de possessivité envers ton soutien-gorge qu’envers les serviettes hygiénique que tu achètes désormais toi-même.

Mais non, elle ne dit pas un mot au sujet d’une ingestion plus importante de plátanos. À la place, elle attrape ta main droite et la guide. Ta mère est toujours brusque mais cette fois elle est douce. Tu ne l’en croyais pas capable.

Est-ce que tu le sens? demande-t-elle de cette voix râpeuse que tu connais trop bien.

Tout d’abord, tu ne sens que sa chaleur et la densité de la chair, pareille à de la pâte à pain qui n’a jamais cessé de gonfler. Elle manipule tes doigts pour que tu la pétrisses. Jamais vous n’avez été aussi proches, tu n’entends que ta respiration.

Est-ce que tu le sens?

Elle se tourne vers toi. Coño, muchacha, arrête de me dévisager et touche.

Tu fermes donc les yeux, tes doigts s’enfoncent et tu songes à Helen Keller, quand tu étais petite tu rêvais d’être elle, mais dans une version plus bonne sœur, et tout d’un coup, brusquement, tu sens effectivement quelque chose. Un boule juste sous la peau, intriquée et secrète comme un conspiration. Et à cet instant, pour des raisons que tu ne comprendras jamais vraiment, le pressentiment, la prémonition que ta vie s’apprête à changer t’envahit. Tu as le tournis, tu sens battre ton sang, une pulsation, un rythme, un tambour. Des lumières aveuglantes te traversent le corps, telles des torpilles-photon, telles des comètes. Tu ne sais ni pourquoi ni comment tu le sais, mais tu sais que tu ne peux en douter. C’est exaltant. Depuis ta naissance, tu as des façons de bruja ; même ta mère doit bien l’admettre. Hija de Liborio, t’a-t-elle dit quand tu as choisi les chiffres gagnants de ta tía à sa place, et tu t’es dit que Liborio était un parent. C’était avant Santo Domingo, avant que tu découvres le Formidable Pouvoir de Dieu.

Je le sens, dis-tu, trop fort. Lo siento.

Et c’est là que tout change. Avant la fin de l’hiver, les médecins enlèvent le sein que tu pétrissais, ainsi que le ganglion axillaire. À cause des opérations, elle aura des difficultés à lever le bras au-dessus de la tête toute sa vie. Ses cheveux commencent à tomber, et un jour elle les enlève tous, d’elle-même, et les place dans un sachet en plastique. Toi aussi, tu changes. Pas immédiatement, mais c’est en cours. Et c’est dans cette salle de bains que tout commence. Que tu commences.

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