La canicule des pauvres

Extrait du roman La canicule des pauvres, par Jean-Simon Desrochers, avec l’aimable autorisation des éditions Les Herbes rouges.
Découvrez les extraits de 35 romans qui secouent la littérature québécoise.

La canicule des pauvres, par Jean-Simon Desrochers, avec l’aimable autorisation

L’ÉVEIL DE LA FEMME PLASTIQUE

6 h 2 – Humidex : 31 °C

Il reste sept minutes avant la seconde sonnerie. Monique est consciente. Elle sait à quel point la sonnerie du radioréveil de Christian est stridente. Christian à côté qui dort encore, bouche ouverte. Monique reste étendue, les yeux plongés dans la pénombre du minable appartement. Il fait chaud. Tant au-dessus du drap qu’en dessous. Plus que six minutes.

Comme tous les premiers du mois, Monique passera la journée à la réception. Une journée à écouter les excuses des uns, à recevoir les chèques des autres, sauf si les locataires décident de régler avec leur petite monnaie accumulée, roulée en tubes, comme le Marsouin depuis trois mois. Comment il fait pour ramasser autant de pièces sans les boire ? Monique imagine ce boiteux en train de rouler des dollars accumulés au fond d’un contenant d’eau de dix litres. Elle le voit entasser ses piles avec une certaine fierté, s’assurer de rouler l’argent avec les faces placées du même côté. Trois cent cinquante dollars pendant trois mois… mille cinquante pièces dorées roulées en paquets de vingt-cinq… Plus qu’une minute avant la sonnerie. Il n’en a plus pour longtemps avec ce qu’il boit, le Marsouin… comment peut-on arriver à rouler des dollars et se soûler avec de l’alcool à friction… au moins, il paie son loyer… de l’alcool à friction, franchement… ça doit lui brûler l’intérieur, il y a de quoi crever

Monique tourne les yeux. Voilà un moment que l’heure est bloquée à 6 h 8. Dès qu’elle passera à 6 h 9, Monique pressera le bouton snooze, se lèvera, grattera sa cicatrice sous le sein gauche. Elle tentera de ne pas regarder l’état de l’appartement. Autrement, l’envie de dévisager Christian deviendra insurmontable. Son médecin lui a déconseillé les expressions qui sollicitent trop de muscles faciaux pour la prochaine semaine. Elle doit sourire légèrement, garder les coins de bouche et les sourcils relevés, les narines détendues. Sinon, la douleur pourrait causer de nouvelles migraines. Pas une option pour un premier du mois, surtout avec cette maudite chaleur…

Ses pieds touchent le tapis de la chambre-salon. Elle sent des miettes sur sa peau. T’en fais pas, regarde tout ça du bon côté… En cherchant un aspect positif à la situation, Monique fronce les sourcils et sent un bref élancement. Elle voudrait bâiller, ouvrir la bouche, laisser entrer une forte dose d’air lourd et crasseux. Mais si froncer les sourcils l’élance, bâiller serait une torture. Par dépit, Monique inspire trois grandes bouffées par le nez, retient son souffle. Les poumons gonflés, elle se dirige vers la salle de bains, passe devant le miroir, expire par la bouche, soulève délicatement sa robe de nuit, s’assied sur la cuvette en prenant garde de ne pas accrocher les cicatrices sous ses fesses. Au moins, pisser fait pas mal cette fois…

Dans le lit, Christian doit se rendre à l’évidence. Sa nuit a pris fin. Ses besoins commencent. Se gratter la barbe d’abord, le fond de la tête ensuite. Décoller quelques plaques de psoriasis avec ses ongles, se demander s’il commencera par un café, une cigarette ; ça ou allumer la radio du bout des doigts, sans quitter le lit. Tout est petit dans cet appartement. À l’exception du lit queen, arrivé avec Monique. Deux doigts malhabiles atteignent un bouton. La radio. Une chanson d’amour dans la dernière mesure. Elle est suivie d’une pub de meubles « à prix imbattables / imbattables ? / oui, imbattables ». Christian ne prête pas attention au flux de paroles et d’effets sonores. Il se racle la gorge, crache dans un kleenex, regarde son paquet de cigarettes avec un air hébété. Une publicité chantée s’enchaîne. La chanson est aussi stupide qu’accrocheuse : « A u Gros Dépôt, c’est ce que vous voulez / Au Gros Dépôt, économisez / Au Gros Dépôt, on a ce que vous voulez / Au Gros Dépôt, éco-nomi-sez ! » Sans le savoir, Christian enregistre la chansonnette dans un coin obscur de sa mémoire. Elle lui hantera

l’esprit pour la journée.

– Christian, c’est quoi la chanson ?

– Hein ?

– C’est quoi la chanson qui jouait ?

– C’tait une maudite pub. Veux-tu un café ?

– Quoi ?

– VEUX-TU UN CAFÉ ?

Monique ouvre la porte et sort la tête pour répondre avec son sourire de convalescence. Oui, elle veut un café. Deux laits, deux sucres, comme d’habitude. Elle aurait aussi besoin d’un avis sur ses cicatrices, celles sous sa ligne de fesses. Christian en est conscient. Conscient aussi que ce premier juillet représente sa vingt-cinquième journée sans sexe. Dix de plus que sa limite acceptable, proclamée devant témoins à bord d’une Buick Skylark fraîchement volée, il

y a plusieurs années.

Christian a les mains posées sur le comptoir de cuisine. Il attend la demande de Monique. Son œil demeure éteint. Il essaiera de tâter le terrain, se fera repousser une quinzième fois, reviendra au même bout de comptoir mettre du café dans le percolateur. Il s’en doute.

– Minou… j’aurais besoin de toi…

Monique pourrait se servir d’un petit miroir pour vérifier l’état de ses cicatrisations. Constater d’elle-même que tout se porte à merveille. Puisqu’il est là, aussi bien qu’il serve à quelque chose, le mâle… Elle contemple son visage parfaitement lisse, aussi tendu qu’à ses vingt ans, mais avec un petit quelque chose en plus. L’expérience… Le chirurgien avait fait un travail de maître. Il lui avait promis de lui enlever dix à quinze ans. Il avait réussi à lui effacer le double. Ce type est un génie… un artiste… vraiment…

Christian pousse la porte avec deux doigts. Monique se contemple dans le miroir. Elle est nue. Ses seins, refaits l’année passée, pointent fièrement vers le haut. Son ventre, liposucé il y a six mois, est aussi plat que celui d’une ballerine. Ses fesses, rondes et relevées, tiennent du miracle médical, dignes de figurer dans une revue spécialisée. L’intervention de début juin lui a sculpté un parfait cul de vierge.

– Dérange pas si je pisse ?

– Soulage-toi. J’ai vu pire.

Christian baisse le jeans dans lequel il a dormi. Il ne regarde pas trop le corps nu à son côté, sachant ce qui viendra. Monique chantonne l’air de la publicité du Gros Dépôt sans y adjoindre les mots tout en se palpant les seins, à la recherche d’une bosse maligne.

– Peux-tu checker mes cicatrices ?

Christian répond avec un grognement positif. Monique lui sourit et se penche délicatement, présentant son cul en plein dans son visage. La vue est toujours aussi étrange, un cul de vierge avec un vagin de putain quinquagénaire retraitée.

– Sont correctes.

– Oui, mais touche un peu. Sont-tu refermées ?

Christian fait courir un doigt sur la cicatrice de gauche. Tout semble bien. Comme hier, comme avant-hier, comme la semaine passée. Idem pour celle de droite, tout lisse. Durant l’examen, Christian ne peut s’empêcher de regarder le con de Monique. Il est si près qu’il parvient à sentir son odeur fanée. Une négociation verbale ne fonctionnerait pas ce matin, Christian en est persuadé. Il a fini de pisser depuis un moment et son pénis commence à durcir entre les doigts de sa main gauche.

– Pis, sont-tu fermées comme il faut ?

Christian n’en peut plus. Son majeur reste posé sur la cicatrice sous la fesse droite, à un saut de puce du vagin. Il suffirait d’un glissement pour toucher une grande lèvre, d’un second pour lui mettre le doigt au clitoris. Il pourrait même se lever, profiter de son érection naissante, la prendre là, maintenant, en lui gardant le cul bien en place avec ses mains robustes.

– Si tu dis rien, c’est qu’elles sont correctes. Merci, t’es fin, minou.

Elle est sortie. Elle s’habille en écoutant les nouvelles à la radio. Un homme a paralysé le métro en oubliant sa valise sur un quai d’embarquement ; le Premier ministre ne sera pas de la Fête nationale pour des raisons de santé ; un anticyclone exceptionnel va engendrer une canicule d’une durée indéterminée ; on a trouvé des momies au Pérou.

Christian a fermé les yeux. Il se branle rapidement, fait diminuer la pression, un peu. Son jet de foutre atterrit sur le rideau de douche. Christian le laisse là. Il a quelques secondes avant que Monique ne reprenne possession des lieux, pour sa coiffure cette fois. Il en profite pour se regarder dans le miroir. Son œil droit regarde son œil de vitre. L’œil de vitre affiche son unique émotion, une détermination froide, l’idée d’un regard vif, made in USA. L’œil valide revient vers son reflet, furtivement. Juste assez pour lire la naissance d’une tristesse nouvelle, d’une nouvelle strate ajoutée à des décennies de lourdeur. Voilà Monique. Version habillée cette fois. Elle n’en est que plus désirable. Elle remarque immédiatement la traînée de foutre sur le rideau de douche violet. Il faudra que je nourrisse davantage mes cheveux si on se tape une vague de chaleur… ça me prendra des traitements… je pourrais faire ça demain, chez Viva, avec Maximo… oh oui, ils sont rêches… ils manquent de légèreté…

De retour au comptoir, Christian tâche de mettre le percolateur en marche. En actionnant le commutateur, une étincelle bleue jaillit sous le plastique.

– Câlisse…

N’en pouvant plus, il décide d’allumer une cigarette. Pour se venger de la séance de vérification cicatricielle, il pige dans les Du Maurier de Monique. Après trois bouffées devant le percolateur pété, Christian enfouit une main dans la poche arrière de son jeans. Il y trouve un billet de vingt dollars ayant subi un lessivage. Esquissant un bref sourire, il empoigne le percolateur, traverse la chambre-salon en dix pas, ouvre la porte-fenêtre, seule issue secondaire de l’appartement, fait un pas sur le court balcon et balance l’appareil de toutes ses forces. Le percolateur passe du quatrième étage à la ruelle, heurte au préalable le toit d’une voiture brune. Christian sourit. Il regarde la marque laissée sur le toit de la vieille LeBaron GTS rouillée. Son sourire s’accroît discrètement. Frank doit passer vers 17 h, il lui reste neuf heures à tuer et son vingt dollars.

– Tu fais quoi, Christian ?

– Je te sors. On va déjeuner. C’est moi qui paye.

 

La suite dans le livre…

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