La cantatrice rose

Elle chante Debussy d’une voix céleste, rayonne en Jules César, embrase les coeurs en Dalida et danse comme une diablesse. Étonnante et torride, la contralto Marie-Nicole Lemieux fait craquer la planète!

Accroupie devant le lecteur de CD, Marie-Nicole Lemieux s’impatiente. Elle cherche un air précis de l’opéra Rodelinda, de Händel. Soudain, son visage s’éclaire. Elle augmente le volume, puis attend, fébrile. Dès que les premières notes du passage jaillissent, la contralto se lance dans un disco endiablé, boucles rousses et poitrine généreuse battant la mesure. «Je te l’avais dit qu’on pouvait danser sur du classique», hurle-t-elle, tout sourire.

Il est vrai que je l’avais mise au défi. Lorsque la cantatrice originaire du Lac-Saint-Jean m’avait dit qu’elle aimerait peut-être, un jour, organiser des soirées de danse sur de la musique classique, j’avais exprimé un doute: «Pour danser quoi, le menuet?» Cinq minutes plus tard, Händel jouait à tue-tête dans le salon, chez ses parents, à Dolbeau.

Difficile de croire que la jeune femme en jean qui s’éclate devant moi est celle que j’ai vue, quelques semaines auparavant, longue robe bordeaux et chignon sage, chanter en récital des mélodies d’Ernest Chausson et de Claude Debussy dans une église de l’île d’Orléans.

Marie-Nicole Lemieux n’est pas monolithique. Elle tient plutôt de la matriochka. C’est une femme multiple dont les facettes se laissent peu à peu découvrir. Il y a d’abord la plantureuse contralto à la voix posée, qui envoûte les mélomanes partout où elle passe; vient ensuite la jeune femme de 31 ans, effervescente, attachante et d’un naturel désarmant; se révèle enfin le personnage plus impulsif, exigeant. «Ce sont tous les aspects de sa personnalité qui font de Marie-Nicole une artiste d’exception», explique son professeur de chant, la soprano Marie Daveluy, qui la suit depuis 10 ans.

«Elle a une grande vivacité d’esprit et elle recèle tout un monde d’émotions. Son écoute et sa bienveillance sont hors du commun», dit Denise Panneton, la pianiste avec qui elle répète lorsqu’elle est à Montréal. «Et quel humour! Marie-Nicole est un clown!»

Elle a d’ailleurs bien failli embrasser la carrière d’humoriste. Car celle qui allait devenir l’une des contraltos les plus respectées de la planète avait un sérieux penchant pour la comédie. Au début des années 1990, lorsqu’elle étudiait les sciences au cégep de Saint-Félicien, Marie-Nicole Lemieux s’est découvert un talent certain pour l’imitation. Ginette Reno, Céline Dion, Véronique Sanson, Fabienne Thibeault… elle les imitait toutes. «J’étais bonne!» s’exclame-t-elle avec cet accent traînant du Lac, qu’elle conserve malgré ses longs séjours en Europe. «J’ai de l’oreille!»

Celle qui, à 10 ans, écoutait de l’opéra en cachette de ses amies — qui n’aimaient pas ce genre — a tout de même vécu ses deux passions en parallèle pendant quelques années. «L’hiver, j’étudiais le chant classique au Conservatoire de Chicoutimi, et l’été, j’imitais Ginette Reno dans les festivals de la région.» Pour le plus grand plaisir des mélomanes, elle a choisi d’exploiter sa propre voix plutôt que d’imiter celle des autres.

Et ne l’a jamais regretté. Depuis qu’elle a remporté, en 2000, le Prix de la Reine Fabiola et le Prix spécial du Lied, tous deux remis au Concours musical international Reine Élisabeth de Belgique, le travail ne manque pas. «Nous refusons au moins quatre ou cinq propositions de concert par semaine», dit son agente, Marie-Catherine LaPointe, PDG de l’agence d’artistes Boulev’art, à Québec. En sept ans, Marie-Nicole Lemieux a déjà chanté avec une vingtaine d’orchestres symphoniques, tant en Amérique qu’en Europe, elle a tenu autant de rôles à l’opéra et a enregistré une dizaine d’albums, dont L’heure exquise, paru l’an dernier, qui s’est vendu à 25 000 exemplaires. Un exploit en art lyrique.

Les 11 et 12 avril, la célèbre contralto chantera avec l’Orchestre symphonique de Montréal, sous la direction de Kent Nagano, à la Place des Arts. Elle s’envolera ensuite vers l’ouest — Vancouver, Calgary et Yellowknife —, où elle participera aux trois premières représentations de la tournée canadienne que l’OSM amorcera le 15 avril. Ce sera, en six mois, sa deuxième collaboration avec l’Orchestre, puisqu’elle était du concert inaugural du maestro Nagano, en septembre dernier. Un Nagano qui ne tarit pas d’éloges à son endroit: «Elle a une voix radieuse, riche, universellement appréciée, ainsi qu’une diction parfaite. Elle parvient à transmettre les émotions qui se cachent derrière les mots.»

Ce don pour l’interprétation, son ami le contre-ténor français Philippe Jaroussky en parle avec enthousiasme. «Elle peut tout jouer, dit-il. Les amoureuses transies, les personnages comiques et même les hommes!»

Début mars, à l’Opéra de Nancy et de Lorraine, en France, Marie-Nicole Lemieux a pris les traits de… Jules César. Cinq soirs durant, elle s’est glissée dans la peau du personnage principal de l’opéra Jules César en Égypte, de Händel. «Son plus grand rôle jusqu’à présent», dit sa répétitrice européenne, Marie-Claude Roy.

Si elle réussit à faire croire qu’elle est vraiment César, c’est parce qu’elle s’y est préparée avec une rigueur extrême, souligne Philippe Jaroussky, qui incarne Ptolémée dans la même production. «Elle a passé un mois à parfaire sa démarche masculine. Sur scène, on oublie vite que c’est une femme. Elle est parvenue à avoir l’attitude, le tempérament d’un homme.»

À maintes reprises, des compositeurs baroques — Händel et Vivaldi, notamment — ont écrit des rôles masculins pour les contraltos. «C’est le miracle de l’opéra, dit l’agente Marie-Catherine LaPointe. Une femme voluptueuse peut interpréter un homme et on y croit sans peine.» Marie-Claude Roy estime que c’est une question de légèreté de la voix. «Les compositeurs voulaient sans doute donner aux rôles masculins un effet plus aérien, moins sombre», dit-elle. Marie-Nicole Lemieux, elle, y voit une raison plus terre à terre: «Lorsqu’une femme était habillée en homme, les spectateurs pouvaient mieux deviner ses formes…»

Elle est comme ça, Marie-Nicole Lemieux. Franche, directe, entière. «C’est une femme extrêmement attachante», résume Philippe Jaroussky.

Le mot est faible. «Lorsqu’elle vient faire son tour à la chorale, les enfants se ruent sur elle. C’est comme le bon Dieu qui descend sur terre!» lance sœur Clairette Lambert, qui a dirigé la chanteuse pendant une dizaine d’années dans la chorale des Petits Lutins, à Dolbeau. «Au moins 1 000 enfants sont passés par ici ces 30 dernières années, dit la religieuse. Marie-Nicole est celle qui avait le plus de talent.»

Il faut dire que les grands airs d’opéra ont toujours joué en boucle chez les Lemieux. «Mon père aimait le classique, se rappelle la chanteuse. Pour moi, c’était une musique céleste. Écouter les chanteurs lyriques élevait mon âme. Je me voyais au ciel.»

Cette passion la motivait à se dépasser. «À huit ans, elle était capable d’inventer des harmonies et de les enseigner à ses camarades, raconte sœur Clairette, admirative. Elle était toujours la première à se costumer. Son enthousiasme inspirait les autres. Sur scène, si un de ses camarades ratait son entrée, Marie-Nicole improvisait.»

Nombreux sont ceux, d’ailleurs, qui lui suggèrent de faire du théâtre. «Mais j’en fais! lance la cantatrice non sans une pointe d’impatience. L’opéra, c’est quoi, sinon du théâtre? L’art lyrique n’est pas qu’une question de voix. Les metteurs en scène nous demandent de jouer, d’être acteur!»

On m’avait dit que Marie-Nicole Lemieux avait du tempérament. Et là, chez ses parents, j’étais à deux doigts, je le sentais, de voir éclater l’orage. Commentant les rumeurs qui couraient l’été dernier sur la fermeture du Service d’oncologie de l’hôpital de Chicoutimi, elle y va d’un premier coup de tonnerre. «Le gouvernement est en train de tuer la région. Devra-t-on aller à Québec pour recevoir des traitements de chimiothérapie?» s’insurge-t-elle en laissant échapper un juron et en frappant la table d’un solide coup de poing. Puis, elle éclate de son rire en cascade. «Fais-moi pas fâcher, dit-elle. Revenons à la musique.»

Mais tant qu’à la voir irritée, fonçons au cœur de la tempête:

«Faut-il être, comment dire, bien en chair pour chanter de l’opéra?

— Qu’est-ce que tu veux dire exactement?» Son regard bleu comme les eaux du lac Saint-Jean me transperce.

Que bien des artistes lyriques inspireraient davantage Botero que Modigliani, pensai-je.

«Ben… euh…, bégayai-je.

— L’opéra, c’est une expérience de joie, un exercice sensuel. Les femmes rondes aiment manger, elles sont épicuriennes. Il y a un lien certain entre l’opéra et nous. Mais de plus en plus, les maigrichonnes sont choisies au détriment du talent, tonne-t-elle. C’est la loi du petit cul. Moi, je ne maigrirai pour personne.»

Sujet clos.

La cantatrice a du caractère. «C’est ce qui lui permet d’avancer», dit son père, Jacques Lemieux, travailleur forestier à la retraite. «Une chose est sûre, Marie-Nicole ne s’en laisse pas imposer», ajoute sa mère, Nicole Boudreault, en me servant du chocolat aux bleuets, qu’elle prépare chaque fois que sa fille, maintenant établie à Joliette avec Dany Rousseau, son mari historien, revient au bercail. Quand Marie-Nicole était jeune, raconte-t-elle, deux garçons du voisinage se moquaient de son poids. Elle les a invités à la maison, leur a tendu un sac de papier et leur a dit de regarder la surprise qu’elle avait cachée au fond. Lorsqu’ils se sont penchés au-dessus du sac, elle a frappé leurs têtes l’une contre l’autre, comme deux cymbales, en leur ordonnant d’arrêter de rire d’elle!

La chanteuse ne lésine pas sur les moyens pour parvenir à ses fins. Elle trouve important d’avoir une culture générale? Alors elle se cultive… «Quel était son livre de chevet, quand elle était enfant? me demande sa mère, sourire en coin, comme pour ménager son effet. Le petit Robert!» Résultat, Marie-Nicole s’intéresse à tout. «On ne s’ennuie jamais en sa présence», dit Denise Panneton.

La pianiste ne saurait si bien dire. C’est une Marie-Nicole Lemieux tout sauf ennuyeuse que j’ai devant moi lors de notre deuxième rencontre, au restaurant L’Express, à Montréal. Parlant de ses virées dans les discothèques de Paris, elle s’excite, gesticule, frappe par mégarde les fesses du serveur, éclate de rire, rougit, s’excuse, reprend la conversation et accroche cette fois-ci les fesses d’un client qui passait près de nous. «Dans les boîtes techno, dit-elle, je me déchaîne.» Comme aux soirées Follivores, à Paris, où l’on danse sur de vieux tubes français des années 1960 et 1970, mais où son mari, qui l’accompagne pourtant partout, ne la suit pas. «La dernière fois que j’y ai mis les pieds, j’ai fini la soirée au milieu d’une vingtaine de gais qui dansaient en cercle autour de moi et qui hurlaient.»

Ce que confirme son ami Philippe Jaroussky. «Chaque fois qu’on sort en discothèque, elle devient la reine de la piste de danse. Elle a, à elle seule, l’énergie de 1 000 personnes!»

Son autre passion? Le karaoké. Le temps d’une chanson, elle laisse sa voix ronde et chaude de contralto, elle oublie ses personnages d’Unulfo, de Jules César, de Bradamante ou d’Orlando et devient… Dalida! «La dernière fois, j’ai chanté “Gigi l’amoroso” et j’ai eu trois rappels», confie la cantatrice, fière comme une enfant qui a eu une étoile dans son cahier. Impressionnée, la propriétaire de la boîte l’a prise à part et l’a encouragée à faire carrière dans la chanson. «Je vais y penser», lui a promis Marie-Nicole Lemieux…

Mais ces incursions furtives et incognito dans la chanson populaire ne seront bientôt plus possibles. La chanteuse lyrique aura de plus en plus de difficulté à passer inaperçue. «Vous n’avez pas idée de sa popularité en Europe», dit son amie et répétitrice Marie-Claude Roy, jointe à sa résidence de Belgique. «Dès qu’elle entre sur scène, avant même qu’elle ait chanté la première note, la foule l’applaudit à tout rompre!»

Les critiques sont à l’avenant. «Une voix ample et généreuse, un timbre égal et rond, de l’étoffe la plus riche, avec quelque chose de solaire», écrit Christian Merlin, du Figaro. «Pas de doute: Lemieux est une nouvelle étoile lyrique», affirme Jérôme-Alexandre Nielsberg, du quotidien français L’Humanité. «Cette franchise confiante, cette fraîcheur spontanée, cette grâce épanouie font d’elle une interprète qui tient de la magicienne», écrit Serge Martin, du Soir de Bruxelles.

Malgré tout, l’artiste s’inquiète: «Avant de monter sur scène, j’ai peur de fausser, que ma voix ne soit pas à la hauteur, que les gens ne m’aiment pas.» La soprano Marie Daveluy comprend l’anxiété de sa protégée, même si celle-ci n’a jamais faussé de sa vie. «La voix, ce n’est pas quelque chose qu’on peut mettre en conserve, dit-elle. Tu te lèves un matin et ta voix n’est plus aussi belle que la veille.» Alors Marie-Nicole travaille. Avec acharnement. Et Kent Nagano sait l’apprécier: «Elle a un humour débordant tout en étant une artiste sérieuse, douée d’une capacité exceptionnelle de concentration.»

À chacun de ses passages au Québec, elle perfectionne son art chez Marie Daveluy et répète avec la pianiste Denise Panneton. «J’enchaîne les leçons, les répétitions, les entrevues… C’est l’enfer!» Un enfer qui ouvre une porte sur le paradis! En juillet dernier, dans la petite église de Sainte-Pétronille, à l’île d’Orléans, c’est une foule compacte, silencieuse et attentive qui écoutait la chanteuse. De quoi faire soupirer d’envie M. le curé…

Il y avait peu de jeunes, cet après-midi-là, dans l’église. «Est-ce que le classique les rebute? Peut-être, dit la cantatrice. Mais c’est parce qu’ils n’y sont jamais exposés.» Marie-Nicole Lemieux regrette l’époque où l’émission Les beaux dimanches, à la télé de Radio-Canada, présentait des opéras. La société d’État ne fait plus grand-chose pour la musique classique, estime-t-elle. «Lorsque la SRC a diffusé en direct, à la télé, le concert d’ouverture de l’OSM, on a interviewé des vedettes pendant le concert. On n’a pas fait confiance à l’œuvre.»

Kent Nagano ne perd pas l’espoir de rallier les jeunes. «Nous assistons en ce moment à l’émergence d’une nouvelle génération de jeunes talents, ce qui est très stimulant pour l’avenir», conclut-il.

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