La chambre verte: la misère des riches

Dans son nouveau roman, Martine Desjardins flirte d’exquise manière avec la frontière, si mince, qui sépare la caricature révélatrice de la farce. 

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Qui a dit que l’argent n’avait pas d’odeur? Chez les Delorme, il en a une bien distincte, où se mêlent la mélasse bon marché, le substitut de café Postum et le renfermé.

Ils auraient pourtant de quoi vivre dans l’opulence et manger les plats les plus fins, les descendants de Prosper Delorme, qui a fait fortune au tournant des années 1910 en vendant un terrain à prix d’or à une compagnie de chemins de fer. Or, Louis-Dollard, ses trois sœurs et sa femme, Estelle, sont atteints d’un mal qui semble avoir gagné jusqu’à leur ADN: une pingrerie telle qu’elle ferait passer Séraphin Poudrier pour prodigue.

Avec La chambre verte, Martine Desjardins (qui tient la chronique Livres à L’actualité) signe une fable grinçante sur le pouvoir de l’argent, doublée d’un portrait d’une époque montréalaise, alors qu’un tunnel est percé sous le mont Royal et relie le centre-ville à une banlieue où tout paraît synonyme de confort et de progrès: Mont-Royal (ici appelée Model City).

La narration, étonnante, est assurée par la maison des Delorme elle-même, austère demeure qui souffre de toutes ses planches parce que ses habitants sont trop économes pour la faire rénover, mais qui a pour cœur une chambre forte à haute sécurité – la «chambre verte» du titre. Cette singulière narratrice observe les personnages qui la peuplent, intervient parfois dans les scènes qui s’y déroulent, par un courant d’air ou une secousse.

Si le ton est souvent à l’humour, rien n’est léger ici puisqu’une énigme macabre a été semée dès les premières pages, quand le lecteur a aperçu dans la chambre forte, lors d’une scène postérieure au récit qui débute, le cadavre d’une femme, une brique entre les dents. Qui est-elle? Pourquoi a-t-elle fini ainsi? Il faudra patienter jusqu’à la saisissante conclusion de La chambre verte pour le savoir.

On pense à Kafka, un peu à Crébillon, dont le narrateur du conte Le sopha (1742) est un canapé; à Poe, surtout, qu’affectionne ouvertement l’auteure de Maleficium et du Cercle de Clara, pour le climat d’étrangeté qui règne dans cette maison régie d’une main de fer par Estelle, la femme de Louis-Dollard, et dont la jeune et pimpante Penny Sterling, qui se présente un jour à sa porte, ébranlera jusqu’aux fondations.

Martine Desjardins flirte d’exquise manière avec la frontière, si mince, qui sépare la caricature révélatrice de la farce. Par exemple, sous la plume de quelqu’un d’autre, l’étole qu’Estelle s’est confectionnée avec la peau des souris qui ont eu le malheur de s’aventurer chez les Delorme aurait paru ridicule; ici, elle ne fait que contribuer à illustrer la puissante fascination qu’exercent les billets de banque sur les personnages.

Fascination qui, elle, on le sait, non seulement appartient aussi au monde réel, mais le mène la plupart du temps par le bout du nez.