La chambre

Extrait du roman La chambre, par Simon Lambert, avec l’aimable autorisation de VLB éditeur.

Extrait du roman La chambre, par Simon Lambert

D’aussi loin que je me souvienne, je me suis refusé à toute souffrance. C’est probablement pour cette raison que je n’ai pas perdu mon sang-froid. Je me suis affolé, bien sûr, un peu. Comment le contraire eût-il été possi- ble ? Mes pieds pendaient au bout du matelas trop court, une humidité glaçante transperçait les couvertures et des relents de bois pourri me remplissaient les narines. Inquiet, je demeurais immobile en serrant les paupières. Lorsque je finis par les ouvrir, je découvris autour de moi une pénombre sinistre: seul un pâle rectangle de lumière me préservait d’une noirceur totale. Non, cette chambre n’était pas la mienne. On aurait paniqué à moins. Je suis toutefois parvenu – au bout de combien de temps, je l’ignore – à regagner mon calme. À quoi bon, en effet, céder à la panique ?

         À l’heure d’entamer ces lignes, je ne sais toujours pas où je suis. Une saleté épaisse, presque opaque, re- couvre la fenêtre et m’empêche de distinguer quoi que ce soit de l’autre côté. C’est dire à quel point ceux qui m’ont enfermé ici sont inventifs et sadiques. À quelques reprises, je suis monté sur le bureau afin de me coller contre la vitre qui, à mi-journée, dégage une chaleur sè- che et réconfortante. Dans un instant d’égarement, il m’est arrivé d’y enfoncer les poings. Sous mes assauts dérisoires, elle n’a toutefois pas remué. Et en réponse à mes imprécations ridicules, elle n’a émis qu’un silence moqueur.

Je ne dois pas faillir ainsi. Que je me débatte, c’est justement tout ce que voudraient ceux qui m’ont enfer- mé. Pourquoi céder à l’emportement ? Nul n’agit jamais bien sous l’emprise des passions. On se met en colère

pour ensuite le regretter, ou alors on s’effraie devant des ombres qui, plus tard, s’avèrent n’être que des coups de vent ou des chats de ruelle. Je dois plutôt prendre quel- ques grandes respirations et ne pas m’en faire. De toute façon, pourrais-je changer quoi que ce soit à mon sort ? L’épaisse fenêtre ne laisse passer aucun son ou presque : des résidus indistincts, peut-être des passants. Ceux-ci crieraient pourtant mon nom que je ne distinguerais pas leur voix, et eux ne peuvent entendre la mienne. À quoi bon m’en affliger ? Si quelqu’un, quelque part, sa- vait, il ne pourrait pas me venir en aide. Ceux qui m’ont conduit ici ont tout prévu, ils m’ont réservé un châti- ment bien précis.

         Leurs intentions, j’en ai pris acte un matin, alors que je me tirais une fois de plus de ce lit inconfortable, dans cette chambre étroite que je ne reconnaissais tou- jours pas. Après m’être levé, je m’approchai de la fenê- tre ambrée qui projetait une lumière d’abbaye sur le bureau. Une pile de feuilles vierges gisait dans cette semi-clarté, à côté d’un porte-plume et d’un encrier. Qu’on m’avait condamné à écrire, cela ne pouvait faire aucun doute.

 

J’ignore depuis combien de temps je croupis dans cette chambre: quelques jours, quelques semaines? Je me rappelle seulement que j’ai entamé hier l’écriture de ce manuscrit. Avant cela, il n’y a que du flou, que des sou- venirs qui refusent de répondre à l’appel, des réflexions perdues parce que je ne les ai pas consignées. Cette in- quiétante amnésie me porte à croire qu’on m’a enlevé de force. Le problème d’une telle supposition, c’est que je me suis forcément défendu. Je n’ai rien d’un costaud, je possède même un physique particulièrement malin- gre. En revanche, je sais me montrer pugnace. Devant mes ravisseurs, j’aurais mordu, donné du poing, et on m’aurait payé en retour. Sur mon visage et mon corps, pourtant, aucune contusion apparente, aucune lésion, pas même une égratignure.

         Peut-être alors m’a-t-on tabassé si dur que je suis tombé dans le coma? La convalescence aurait laissé le temps à mes plaies de se refermer. À moins bien sûr qu’on ne m’ait pas battu, mais endormi. Que, sur ordre de quelque instance, on m’ait drogué, puis conduit dans cette pièce sombre et recluse. Comment savoir? Je ne connais même pas la nature du verdict prononcé contre moi. On m’en veut, cela tient de l’évidence, mais pour quel crime ?

Je sais seulement qu’il me faut noircir ces feuilles pour ensuite les empiler patiemment sur le coin du bu- reau, ne m’interrompant qu’aux heures de repas. Car, bien entendu, on s’assure de me nourrir. Avec pour seule eau le contenu de la cuvette, je survivrais au plus quel- ques semaines. Ceux qui m’ont enfermé n’ont cepen- dant négligé aucun détail. Quelque part dans le grand livre du parfait bourreau doit figurer cette règle d’or: entretenez votre victime. M’abandonner à ma faim eût constitué une sentence bien clémente, l’œuvre d’un tor- tionnaire inexpérimenté. Le châtiment qui m’échoit ne présente toutefois aucune faille : je mange et ne meurs pas. Trois fois par jour, suivant un horaire d’une irritante ré- gularité, une femme fait irruption avec ma pitance. J’entends des sons, probablement sa voix, qui pourtant demeure indistincte. Et quoi qu’il en soit, je ne réponds rien.

La suite dans le livre…

Laisser un commentaire