La chute du mur

Extrait du roman La chute du mur, de Annie Cloutier, avec l’aimable autorisation des éditions Tryptique.

Les premières semaines, une fois mon métabolisme ajusté à l’heure centrale européenne, je me suis éveillée tôt, et malheureuse. Je regrettais amèrement mon exil. Je me trouvais sotte de l’avoir désiré. À cette époque, il était encore tout à fait extraordinaire de partir pour l’Europe. Rien ne m’avait poussée à entreprendre ce voyage, qui ne constituait certainement pas un rite de passage obligé. Et voilà que chaque matin, dans un lit qui n’était pas le mien, j’émergeais péniblement d’un sommeil comateux. Je pensais alors à Philippe et à Katinka. À mes parents. Et chaque matin, il me fallait tout ce que je possédais de volonté pour m’extraire de mon lit. Faire des gestes. Continuer.

Je cherchais la familiarité de mon quotidien québécois dans ma vie étrangère. Je ne comprenais pas que tout soit différent, que je ne m’y retrouve pas. Je faisais preuve d’un immense mépris envers la culture dans laquelle j’étais plongée et qui m’apparaissait quasiment obscène, tellement ses subtilités me contrariaient.

Car tout m’indisposait : les fenêtres ouvertes qui refroidissaient les pièces, la langue que je ne comprenais pas, les pistes cyclables sur le trottoir, la douche sans rideau qui obligeait à essuyer le carrelage après s’être lavé, l’économie obsessive d’énergie, la façon qu’avaient les Allemand d’interpeller brutalement même leurs amis les plus chers, et ces étrangers qui se mêlaient de vos affaires partout, dans le métro, au comptoir-caisse, dans la rue : « Vous auriez dû prendre un parapluie, mademoiselle. Ne savez-vous pas qu’il pleut au moins un peu chaque jour à Hambourg ? »

À cela s’ajoutaient les habitudes particulières de la famille Eichmann, qui étaient pour la plupart motivées par ses convictions environnementales : pas de voiture, pas de viande, pas de télévision, pas de lave-vaisselle ni même de sécheuse. Trois poubelles différentes. Des serviettes sanitaires en coton. Le recyclage des bouchons de liège, des moignons de crayons et des bouts de fi celle.

L’irritation que j’éprouvais face aux Eichmann était en tout point injustifiée. Car ils avaient certes leurs manies, mais ils étaient tolérants et accueillants. Il était impossible qu’ils n’aient pas noté ma réserve envers eux, et pourtant ils ne semblaient pas m’en tenir rigueur. Ils me faisaient généreusement cadeau d’espace et de temps, ils attendaient patiemment que je me familiarise. J’appréciais leur chaleur. Et j’avais confi ance en eux. Mais j’étais incapable de m’abandonner.

Je les observais avec curiosité. Je les écoutais, surtout. Tôt le matin, leurs pas dans la maison, au-delà de ma chambre, commençaient à évoquer leurs affairements familiers. Les toilettes. Le lavabo. La bouilloire. Leurs allées et venues entre le hall d’entrée et leur chambre, pour rassembler leurs affaires. La porte qui claquait : Tschüß ! Bis bald !

L’après-midi, m’étant parfois trouvée seule au retour de l’école, je les entendais arriver à la maison. Je les écoutais déposer leurs clés sur le guéridon, suspendre leur coupe-vent à la patère, se diriger vers la cuisine, et alors je les entendais ouvrir la porte du réfrigérateur et se verser à boire. Après le souper, j’entendais la flûte de Jutte, à travers le plancher, pendant que je ne faisais pas mes devoirs. Elle répétait au sous-sol, pendant qu’Herbert composait sur le Steinway du salon.

Le soir, je les entendais se transmettre les dernières informations sur l’horaire du lendemain. J’entendais Tamara s’attarder dans la chambre de ses parents, ou Jutte qui l’embrassait dans le corridor. Puis Tamara se retirait dans sa chambre en fermant la porte derrière elle. Elle mettait de la pop allemande que je ne connaissais pas,mais ça aussi, je l’entendais.

Plusieurs fois par jour, Jutte venait dans ma chambre. « Comment ça va ? », demandait-elle. « Bien », répondais-je, sur la défensive. Mais dans ma tête, je hurlais : « Va-t’en ! » Alors elle venait à moi. Elle posait sa main fraîche sur ma tête en bataille. Elle disait : « Tu vas fi nir par t’y faire. Tu vas voir. »

Un matin, j’ai répondu : « Schlecht. Es geht mir schlecht. » Et j’ai fondu en larmes. Jutte n’a rien dit. Elle m’a serrée contre elle en me caressant les cheveux. Je la trouvais plus perspicace que ma propre mère. Et cela aussi, je le lui reprochais.

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