La crise du rangement

L’espace commence à manquer pour entreposer toutes les œuvres créées par l’homme, et les romanciers se soucient de celles qui devront être sacrifiées.

La vie est courte, mais celle de l’art est longue ? Si cet aphorisme était vrai à l’époque où l’a énoncé Hippocrate, il ne l’est plus tellement de nos jours. Faute de ressources pour préserver toute la production artistique, qui ne cesse de s’accu­muler, les films se désagrègent sur les étagères des cinémathèques, les toiles moi­sissent dans les caves des musées, les sculptures extérieures sont grugées par la pol­lution. Même dans les archives apparemment infinies d’Inter­net, les créations ne sont pas à l’abri de la disparition…

Les écrivains sont particulièrement conscients de la nature éphémère des œuvres – peut-être parce que, chaque année, des centaines de millions de livres invendus sont pilonnés et transformés en papier journal pour libérer les entrepôts. Les librairies d’occasion, qui leur offraient une seconde vie, n’existent presque plus. L’Américain Sam Savage raconte leur triste déclin dans Firmin et leur rend du même coup un vibrant hommage. Cette fable à la fois loufoque et empreinte de nostalgie est narrée par un rat né dans un quartier mal famé de Boston, mais sauvé par son goût pour la « texture merveilleuse » du papier, qu’il découvre dans la vieille librairie de monsieur Shine. En grignotant James Joyce, Stendhal, Nabokov, il commence à lire des mots et, au terme d’un « insolite développement intellectuel », en vient à préférer dévorer les livres au figuré, « ne rognant plus que dans les marges ».

Ces jours de boulimie littéraire, toutefois, sont comptés : monsieur Shine apprend qu’il doit évacuer les lieux, car la librairie sera rasée pour faire place à de nouvelles constructions. Ne pouvant se résoudre à détruire ses livres, il décide de les offrir gratuitement à tous les passants. « Au début, j’ai trouvé cette effervescence excitante, raconte Firmin, et puis c’est devenu triste. Triste de parcourir la librairie le soir au milieu de ces étagères vides. » Sam Savage (écrivain de 68 ans qui signe ici son premier roman) réussit à rendre la voix de son rat bibliophile si juste, si crédible, qu’on ne peut que compatir à sa douleur. Et on a envie de se réfugier avec lui dans la mémoire de ses lectures, qu’il compare à « un entrepôt où l’on pouvait s’égarer, perdre la notion du temps à fureter entre boîtes et étagères, à errer des jours sans trouver la sortie… »

Les écrivains ne sont pas seulement préoccupés par la destruction physique des livres, mais aussi par l’oubli où ils sombrent quand plus personne ne les lit. Cette affligeante perspective a poussé le romancier espagnol Carlos Ruiz Zafón à inventer « un labyrinthe colossal de passerelles, de passages et de rayonnages » où sont préservés « les livres dont personne ne se souvient, les livres qui sont perdus dans le temps ». Installée dans une ancienne basilique de Barcelone, cette bibliothèque secrète, connue sous le nom de Cimetière des livres oubliés, était l’une des merveilleuses trouvailles du premier roman de Zafón, L’ombre du vent. On la retrouve avec joie dans Le jeu de l’ange, lorsque le narrateur, David Martín, y déniche un étrange volume intitulé Lux Æterna.

David est un jeune auteur qui gaspille son talent à pondre, sous pseudonyme, des romans-feuilletons rocambolesques pour le compte de deux anciens entrepreneurs de pompes funèbres recyclés dans l’édition. Il a beau se moquer des critiques (« Bienheureux celui que lapident les crétins, car son âme ne leur appartiendra jamais »), il est dévasté quand le premier roman qu’il publie sous son nom passe inaperçu. Comble de malheur, il est trahi par la femme de ses rêves et frappé d’un mal incurable. En désespoir de cause, il accepte d’écrire, pour un mécène aux intentions diaboliques, les mythes fondateurs d’une nouvelle religion. Installé dans la tour d’une maison qui a la réputation d’être mau­dite, David s’attelle, malgré ses réticences, à son « manuscrit des ténèbres » et y met toute son âme : « J’écrivais pour mettre le feu au monde et brûler avec lui. »

Dans l’agonie de cette écriture, il découvre qu’il est en train de créer une nouvelle version de Lux Æterna et que cet ouvrage était l’œuvre de l’ancien propriétaire de la maison maudite… Son enquête sur le sort de son prédécesseur l’entraînera sur une pente où s’entremêlent crime et ésotérisme, d’autant plus dangereuse que toute personne qui pourrait aider David à approcher de la vérité meurt dans des circonstances mysté­rieuses. « La vérité est ce qui fait mal », lui dit le mécène. Pour échapper à son emprise et sauver son âme, il ne lui reste que le Cimetière des livres oubliés…

ET ENCORE…

Carlos Ruiz Zafón est né il y a 45 ans à Barcelone, mais il partage son temps entre Berlin et Los Angeles, où il travaille comme scénariste. Il avait publié quatre romans pour la jeunesse avant de connaître un succès phénoména­l avec Le passage­r du vent, qui s’est vendu à 15 millions d’exemplaire­s dans 50 pays. Carlos Ruiz Zafón est aussi musicien à ses heures, et l’on peut entendre la bande originale qu’il a composée pour Le jeu de l’ange dans son site : carlosruizzafon.co.uk.

Firmin, par Sam Savage, Actes Sud, 208 p., 31,50 $.
Le jeu de l’ange, par Carlos Ruiz Zafón, Robert Laffont, 544 p., 29,95 $.

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