La crise sanitaire fait son entrée dans le dictionnaire

« COVID », « déconfinement » ou encore « écouvillon » comptent parmi les nombreux mots à être apparus ou réapparus à l’occasion de la pandémie. Un nouveau vocabulaire déjà adopté par les dictionnaires. Explications avec Jean-Benoît Nadeau.

Crédit : L'actualité

On fêtera le 6 juin le 76e anniversaire du débarquement de Normandie. Et comme chaque année depuis mai 1968, cet anniversaire a pour prélude un autre débarquement : celui des mots nouveaux du Larousse et du Robert fin mai.

Ces deux dictionnaires, qui se vendent ensemble à un million d’exemplaires, représentent de gros enjeux commerciaux. Faut-il s’étonner que leur édition 2021 fasse la part belle au vocabulaire associé à la crise sanitaire mondiale ? En réalité, cette crise est si récente que certains mots nouveaux n’ont pu être insérés que dans la version en ligne du Robert, comme « COVID », « déconfinement », « déconfiner ». Le papier, ce sera pour l’édition 2022.

Comme je l’avais prévu dans quelques chroniques précédentes, deux douzaines de vieux termes comme « écouvillon », « distanciation », « confinement », « confiné », « coronavirus », « zéro » (comme dans patient zéro), « réserve » et « réserviste » (personnel sanitaire de réserve) ont pris des sens nouveaux.

Le Larousse, qui a toujours eu un petit côté encyclopédique plus affirmé, note que des mots spécialisés comme « anosmie », « respirateur », « pandémie », « comorbidité » ou « exponentiel » entrent dans l’usage courant.

Chaque dictionnaire y va de ses 150 mots nouveaux. Côté Robert, « illectronisme » (non-maîtrise des ressources électroniques) et « présentéisme » (se présenter au travail pour ne rien faire) me sont tombés dans l’œil. Côté Larousse, j’ai aimé « collapsologie » (théorie de l’effondrement global de la civilisation) et « hipstérisation » (gentrification par les hipsters).

Le Robert y va de quelques canadianismes sympas comme « se désâmer », « aidance » et « balloune » (avec « partir en balloune » et « être en balloune » pour exemples d’expressions). Du côté de Larousse, on relève « nanane », « autocueillette », « plugiciel » et « trappage » (enfin !). L’an dernier, quand j’avais interviewé les gens de Larousse sur leurs québécismes, leur réponse vague sur la manière dont ils identifient ces termes m’avait surpris. Or, j’ai appris hier que plusieurs de ces mots leur sont soufflés par l’Office québécois de la langue française (OQLF), qui a proposé quelque 250 termes depuis une vingtaine d’années. Cette année, c’était « autocueillette » et « trappage ».

Plus significatif selon moi est le travail sur le genre réalisé par l’équipe du Robert. Signe des temps, ce dictionnaire a entrepris un chantier pluriannuel pour atteindre une écriture plus inclusive afin de sortir de la vieille idée que « la moitié des hommes sont des femmes ». Comme le démontre ces deux exemples fascinants et véridiques : la vieille définition de « cheveu » décrivait un poil recouvrant « le crâne de l’homme », tandis que la moustache garnissait « la lèvre supérieure de l’homme ».

Le Robert explique que la plupart des définitions concernant l’anatomie humaine et les pathologies ont été améliorées en faveur d’une écriture « épicène », c’est-à-dire plus inclusive des deux genres : un « infrason », par exemple, décrit désormais un son imperceptible pour « l’oreille humaine », plutôt que celle « des hommes » seulement. Plus subtilement, la bonne vieille brouette est désormais portée « à bras », plutôt qu’à bras d’homme. Une personne « isolée » n’est plus séparée « des autres hommes », mais « de ses semblables ». Mais il faudra être patients pour « l’homme de Néandertal » et autres « hommes préhistoriques ».

Le fruit des jargons

Cent cinquante mots nouveaux dans Le Larousse et Le Robert, est-ce beaucoup ? Au fait, combien de mots nouveaux la langue française crée-t-elle chaque année ? Il y a quelques années, j’avais posé la question au linguiste Pierre Martel, l’un des créateurs du dictionnaire USITO de l’Université de Sherbrooke.

Je vous donne trois possibilités de réponses :

1)      1 263

2)      6 000

3)      25 000

1 263, c’est le nombre de fiches modifiées dans Le grand dictionnaire terminologique de l’OQLF, incluant 800 nouvelles fiches.

6 000, c’est la réponse que j’avais donnée à Pierre Martel.

La bonne réponse est environ 25 000 mots, à l’oral comme à l’écrit, pour toute la francophonie. La plupart de ces mots disparaissent presque aussi vite qu’ils sont apparus, mais certains font une petite carrière locale, les plus chanceux prennent une vie régionale voir mondiale et traversent même la barrière des langues — comme notre bonne vieille « poutine ».

Le fait est que les humains jargonnent presque naturellement. On jargonne entre amis ou entre collègues pour décrire une réalité nouvelle, on jargonne pour se distinguer, on jargonne pour cacher ce que l’on veut dire. Ça n’arrête pas.

Dans la grande majorité des cas, la consécration lexicographique d’un néologisme dans le dictionnaire ne verra jamais le jour. Ou elle prendra une éternité. Par exemple, Le Robert vient d’admettre « oxymètre » et « contaminant », alors que ces mots sont attestés depuis 1830 et 1835 ! Deux autres, « téléconsultation » et « saturomètre » existent à l’écrit depuis 1971 et 1989, mais il aura fallu la crise sanitaire pour leur donner droit de cité dans le dictionnaire.

Cette idée heurte de plein fouet la grande fiction langagière qui veut que « la langue, c’est le dictionnaire ». Ceux qui font les dictionnaires s’en défendent bien, mais l’école nous a inculqué une sorte de fétichisme de cet ouvrage. Sinon, pourquoi revenir année après année sur les mots nouveaux du Larousse ou du Robert alors que ceux-ci ne sont, en réalité, qu’un épiphénomène représentant 0,5 % de la véritable création lexicale ? D’autant qu’une partie des mots nouveaux de l’édition du Robert 2021 étaient dans le Larousse 2020, et vice-versa.

Comme individus, nous créons sans cesse du langage, à commencer par des mots et des expressions, plus rarement de nouvelles tournures et de nouvelles prononciations. Je ne pourrais pas du jour au lendemain changer la prononciation du g dur de gui. Mais c’est un fait que le r roulé des chansons de Charlebois est en train de disparaître alors qu’il était courant il y a 50 ans. D’ailleurs, l’un des charmes des conférences de presse de François Legault vient de son usage rétro du bon vieux r roulé.

Ce pouvoir de créer des usages appartient aux individus, mais aussi aux organisations. Le commerce est un grand générateur de néologismes. On songe aux grandes marques, telles que « Frigidaire », « Pyrex » ou « Velcro » (abréviation de velours-crochets), devenues des mots usuels. « Ordinateur IBM 650 » fut, au départ, une marque de commerce déposée par IBM France en 1955. Mais l’entreprise s’inquiétait du fait que « computeur », prononcé avec l’accent français, suscite des quolibets du genre con-pute. Pas joli joli. On a également suggéré « systémateur », « combinateur » et « digesteur », mais c’est ordinateur qui a triomphé.

On parle des entreprises, mais les associations et les organismes ont leur rôle à jouer. C’est un forum en ligne, cigaretteelectronique.fr, qui a créé le verbe « vapoter » en 2008. L’histoire mérite qu’on la raconte. Les membres du forum trouvaient absurde de « fumer » des cigarettes sans fumée. Ils ont d’abord lancé un appel qui a suscité 66 propositions de verbe : « watercloper », « électrumer », « aspivaper », etc. Puis on a procédé au vote en ligne. Parmi les 610 répondants, « vapoter » est sorti en tête avec 22,78 % du vote. Les deux concurrents sérieux étaient « fluver » à 22,2 % et « smoguer » à 19,5 %. Et c’est depuis ce temps que ça vapote à qui mieux mieux.

Ce qui prouve que la langue, c’est d’abord une question de créativité et de non-conformisme.

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