La dague de Cartier

Extrait publié avec l’aimable autorisation de Hachette Canada.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.


Des temps immémoriaux

1971 — 1955— 1939— 1535

Carrées, abruptes, les falaises opposent leur masse aux assauts de la mer. Leur ombre, à l’aube, jette un large auvent au-dessus du fleuve. Les strates de roche, orientées vers le nord-est, se dressent à la verticale, héritage d’une ère on la pierre s’arrachait à la pierre dans une explosion de feu, d’une ère qui déplaçait les pôles, déchiquetait les continents et faisait glisser leur socle; un solide plateau émerge du fond déformé de l’océan, comme d’une forge septentrionale.

L’écorce terrestre frémit, entre en éruption. Le sol gronde, tremble et râle puis tout s’apaise quelque temps.

Trois cent cinquante millions d’années avant que le pale et frêle Jacques Cartier, le visage fouetté par le vent, n’accoste sur la rive de cet immense estuaire, une météorite était tombée, fissurant l’écorce terrestre. Sous l’impact, s’était creuse un cratère de cinquante-quatre kilomètres de diamètre et, loin de l’épicentre, la surface de la Terre s’était ridée en massifs montagneux.

La planète vacilla pendant une éternité sous le choc.

Plus tard, un nouveau choc, cette fois moins violent, frappa les collines et y laissa en souvenir un grand lac circulaire.

Des glaciers se formèrent sur les plaines situées au sud du grand fleuve, leur flux prodigieux entassant les roches en vagues sauvages avant de les reposer a des endroits précis, stèles choisies comme pour marquer le lent passage du temps. Au nord de la ligne de faille tracée par le fleuve, l’érosion s’attaqua a des roches très anciennes et la plus vieille chaîne montagneuse du continent s’effondra, se rapprochant du niveau de la mer; affaiblie par les ans, elle ne fut plus, en été, que verdoyantes collines et, en hiver, plis enneigés balayés par le vent.

Une montagne se forma dans l’espace laissé libre. Un cratère volcanique éteint mais encombré de débris se trouva comprimé par d’épaisses couches de glace. Puis disparurent le névé et la croûte de lave, laissant bien en évidence un amoncellement des roches les plus dures : plus tard, ce lieu serait sacré montagne royale.

La fonte des glaciers lors du redoux, les chutes de neige hivernales, les pluies de printemps et les orages d’été s’unirent pour créer un paysage verdoyant. Des rivières sillonnèrent le paysage, les lacs se remplirent. Les cours d’eau accueillirent de nombreux poissons nageant dans l’eau fraîche ou paressant a l’ombre des arbres des berges. Les ours et les élans, les lynx, les loups et les cerfs, de plus en plus nombreux, cohabitaient. Les caribous parcouraient les plaines du Nord. Créature habile et industrieuse, le castor élevait des barrages dans les ruisseaux ou les étangs et bâtissait des huttes qui, dressées au dessus de l’eau, modifiaient le paysage.

L’âme du pays vivait dans son réseau de rivières. Au printemps arrivaient les huarts, suivis de l’abondant gibier d’eau qui animait les rives ou plongeait dans les lacs aux eaux glaciales. Puis, les premiers habitants apparurent sur les berges il y a onze mille années, lors du recul des glaciers. Ils étaient d’un brun tirant sur le roux. Curieux de tout, ils se déplaçaient, comme les oiseaux, au rythme des saisons et quelques tribus apprirent à affronter la rigueur d’hivers tenaces. Dans le Grand Nord, les gens vivaient sur le rivage d’une immense baie d’eau salée, un océan de glace; ils profitaient des courts étés pour pêcher et passaient le reste de l’année a chasser dans les forêts. Ils avaient choisi d’habiter dans un environnement impitoyable qui leur permettait pourtant de mener une vie paisible.

Des générations se succédèrent ainsi.

Les tribus se disputaient les terres, au climat moins rude, qui foisonnaient de forêts et de rivières. Ceux qui parlaient la langue des Iroquois prospéraient le long de la grande voie d’eau qui traversait le pays, sur les berges des rivières et des lacs du sud. A l’ouest habitaient les fiers Hurons et les Algonquins; au nord, les farouches Montagnais. Ils luttaient contre les Iroquois lorsqu’ils usurpaient le territoire d’une tribu, et se disputaient rivières, lacs, rivages ou forêts. Leurs guerres étaient acharnées, ou se bornaient à de simples escarmouches entre jeunes toujours prêts a mesurer leurs forces.

Ainsi, luttant pour l’existence, les générations se suivirent-elles.

Ainsi Ta vie, depuis la nuit des temps, se perpétuait-elle.

*

Sous le clair de lune, deux femmes avançaient à travers les broussailles d’une pente abrupte. De jour, le chemin était risqué. De nuit, c’était pire. Elles traînaient des pelles et un petit chien gambadait devant elles. La plus jeune, encombrée d’un gros sac à dos, utilisa sa pelle pour sauter par-dessus une étroite coulée de neige fondue. Elle tendit le manche à son aînée et lui fit franchir le fossé d’un bond. Vint ensuite une petite côte glissante. Parvenues au sommet de la colline, elles s’affaissèrent sur une grosse branche pour reprendre haleine.

Elles attendirent là, jetèrent un coup d’alentour puis échangèrent un regard.

Toutes deux étaient vêtues de noir.

Prête? demanda l’aînée.

Prête, répondit la plus jeune.

Grâce a la faible lueur réfléchie par des plaques de neige et de glace que le soleil de midi n’avait pu atteindre, elles cherchèrent à l’aveuglette une trouée a travers un hallier. A quatre pattes, elles avançaient à tâtons sur les bosses formées par de gros rochers grisâtres, exposées a tous les dangers.

Elles s’enfoncèrent dans l’abri silencieux d’une futaie.

Les femmes évitaient les sentiers habituels, dont aucun, de toute façon, ne se serait prêté à un trajet de nuit. Elles choisissaient les endroits où elles risquaient le moins d’être aperçues. Toujours précédées du petit chien, elles descendirent en trébuchant l’autre versant, loin du cimetière, et se dirigèrent vers la voiture américaine qu’elles avaient empruntée, une Dodge… ou une Plymouth bordeaux, garée le long de la grand-route qui traversait la montagne.

Elles s’arrêtèrent pour rincer dans un caniveau l’argile fraîche qui collait au long manche de leurs pelles. Quand, par hasard, les deux fers se heurtaient, l’écho résonnait contre la paroi rocheuse puis dévalait les prés où reposaient les morts.

Epuisées, elles haletaient et leur souffle s’élevait en tourbillonnant dans l’air frais de la nuit. Deux femmes et un chien. Quittant Un cimetière dans le noir avec des pelles. Qu’avaient-elles bien Pu y faire… en 1971?

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