La détresse et l’enchantement

L’histoire de Pi, de Yann Martel, qui a remporté le prix Booker, est un pur plaisir. Le recueil de nouvelles Entre-mondes, de Marie-Andrée Lamontagne, est troublant.

L’événement majeur de la rentrée littéraire cet automne, c’est évidemment la parution de la version française de l’admirable roman de Yann Martel, L’histoire de Pi, prix Booker, succès international à tout casser. Je l’avais lu en anglais, sans m’obliger à recourir au dictionnaire pour déchiffrer son immense vocabulaire. Je m’étais même convaincu que les « meerkats », ces animaux bizarres qui peuplaient l’île également bizarre découverte par Pi dans la dernière partie du roman, étaient une invention de l’auteur, un pur produit de son imagination. Erreur, grave erreur! Je découvre dans la traduction française – faite avec un soin méticuleux par maman et papa, Nicole et Émile Martel – que ce sont des « suricates », c’est-à-dire, m’apprend Le petit Robert, des mammifères carnivores, voisins de la mangouste.

J’aurais dû m’en douter: le roman de Yann Martel, qui raconte une des histoires les plus invraisemblables qui se puissent imaginer, utilise des matériaux d’une précision redoutable, objets d’une sérieuse recherche. Ainsi, Charlie Parker, le tigre avec lequel Pi partage l’espace exigu de sa chaloupe de sauvetage, n’est pas un personnage de dessins animés mais un vrai tigre, dont les mouvements sont difficilement prévisibles. Il en va de même pour les trois religions que le jeune homme de Pondichéry pratique simultanément, le catholicisme, l’hindouisme et l’islamisme: ce ne sont pas des religions pour rire. En fait, les seuls personnages fantaisistes de L’histoire de Pi sont les deux fonctionnaires japonais qui viennent, à la fin, tenter de découvrir les causes possibles du naufrage du navire sur lequel voyageait Piscine Molitor (c’est le vrai prénom du héros, choisi pour honorer une piscine parisienne fréquentée autrefois par son oncle). Ce chapitre final est un chef-d’oeuvre d’humour et d’intelligence. Et il ne faudrait pas me pousser trop pour que j’étende cette déclaration à l’ensemble du roman.

Le climat du recueil de nouvelles de Marie-Andrée Lamontagne, Entre-mondes, est infiniment plus austère. L’écriture, d’abord: précise, un peu sèche, souvent elliptique. Ce n’est pas qu’elle soit avare de détails. Au contraire, elle les accumule en grand nombre, mais si petits, si peu significatifs au premier abord, que le lecteur doit faire un effort pour comprendre qui sont les personnages, où ils sont, ce qui se passe en eux, entre eux. De sorte que souvent – en fait, dans la majorité des récits – la chute suscite un effet de surprise presque douloureux. Nous croyions savoir, ou plutôt deviner, où nous conduisait l’auteure, et voilà que, des circonstances les plus banales, et présentées comme telles, naît une amorce de tragédie ou surgit la révélation d’une vie autre, sans commune mesure avec les événements qui l’ont précédée.

Ce n’est pas dire que les nouvelles de Marie-Andrée Lamontagne soient toutes construites sur le même modèle, loin de là. Elles sont aussi différentes les unes des autres que les lieux où elles se déroulent. Par exemple, une auberge située en pleine campagne; un château, vraisemblablement français, qu’on fait visiter à des touristes; un camp de concentration, quelque part; une petite ville de la Nouvelle-Angleterre; un camping; un hôtel minable où se réfugient des voyageurs de commerce; le riche appartement, à Paris, d’une romancière à succès. Ce qu’il faut noter, essentiellement, c’est que dans l’optique de Marie-Andrée Lamontagne l’auberge où l’on fête n’est pas fondamentalement différente du camp de concentration, que dans l’un et l’autre lieu le risque est le même: c’est vivre qui est dangereux.

Il y a quelque chose d’impitoyable dans ce livre, comme un avertissement. Et je n’ai pu m’empêcher, en le lisant, de me souvenir du très bel essai sur Pascal que Marie-Andrée Lamontagne avait publié il y a quelques années. Elle jette sur le monde un regard qui a peut-être une parenté lointaine avec celui, peu amène, de l’auteur des Pensées. Lisez, en particulier, la nouvelle qui pour moi est la plus forte du livre, celle où l’on voit une femme, la plus ordinaire des femmes, qualifiée on ne sait pourquoi de « dissidente », être amenée dans un camp de concentration pour y connaître le sort le plus atroce, la trahison de son propre fils. Marie-Andrée Lamontagne n’a pas besoin de crier pour faire entendre, là, des accents de vérité difficilement soutenables.

L’histoire de Pi, par Yann Martel, XYZ, 334 p., 25$.

Entre-mondes, par Marie-Andrée Lamontagne, Leméac, 126 p., 17,95$.

L’histoire de Pi

– Si vous trébuchez sur la question de ce qui est crédible, à quoi sert votre vie? Est-ce que l’amour n’est pas difficile à croire?

– Monsieur Patel…

– Laissez-moi tranquille avec votre politesse! L’amour est difficile à croire, demandez à n’importe quel amoureux. La vie est difficile à croire, demandez à n’importe quel scientifique. Il est difficile de croire en Dieu, demandez à n’importe quel croyant. Quel est votre problème face à ce qui est difficile à croire?

Yann Martel