La disparition des femmes

« La femme d’aujourd’hui est un sexe », dit Nelly Arcan. Du coup, elle perd la possibilité de passer à l’histoire.

Photo : Olivier Hanigan

Une étude américaine a démontré que l’obésité était contagieuse. On s’étonne du résultat, pourtant prévisible : plus vous vivez parmi les obèses et plus vous avez de chances de le devenir, question un réflexe bien naturel de vous fondre dans le décor. On appelle ce phénomène « conformité », qui consiste à se marier à ses pairs. On remarque aussi que plus vous êtes obèse et plus votre obésité vous engloutit, qu’à partir d’un point il n’est plus possible de voir autre chose, c’est comme une tache de vin en plein visage, une peau noire, un sceau.

Se conformer, c’est disparaître, en voulant être reconnu.

La disparition de la femme, aujourd’hui, est paradoxale : se faire remarquer parmi les autres, chercher le couronnement, mais pour cela se revêtir d’un uniforme qui fait d’elle un soldat, un être obéissant. Cet uniforme, c’est son sexe, sa fonction érotique. C’est une forme d’obésité, en plus contagieux encore.

Que ressentez-vous, en tant qu’homme, en tant que femme, devant les étalages de corps femelles vautrés, présentés comme une invitation à en jouir, en couverture des magazines qui forment des murs dans les kiosques à journaux, les supermarchés, enfin partout où il est possible d’en mettre ?

Sûrement pas la même chose selon votre sexe. Ce qui me vient à l’esprit : étouffement, malaise, panique. Évidemment, je suis une femme, et une femme comment pourrais-je le nier ? piégée par ces images. De la sorcellerie, de l’envoûtement, je vous dis. Si être une pute signifie construire son existence sur le désir des hommes, nous vivons dans une société de putes. Et s’il fut un temps où il fallait se déplacer dans les musées pour voir des femmes nues, et sexuellement offertes, aujourd’hui, il faut le reconnaître, la meute en chaleur se déplace chez vous. Elle ne cogne pas avant d’entrer. Il ne s’agit plus de la trouver, mais de s’en protéger.

Mes amies et moi en parlons souvent, des façons qu’on se donne pour ne pas se sentir trop mal. On détourne les regards devant les images, on ne fait pas attention, on pense à autre chose surtout ne pas fixer. On fuit avant que s’établissent les comparaisons, qui sont autant d’écorchures, on renonce avant que s’enclenche la machine à complexes.

L’uniformité sexuelle, je l’appelle : la burqa inversée des femmes occidentales. La femme d’aujourd’hui est un sexe, qui, loin de disparaître sous un voile, se donne tant à voir, prend tant de place qu’on ne voit plus que lui. Même le visage de la femme, avec ses moues, ses regards, ses expressions extasiées, est un sexe. Et le sexe, qui déborde du génital, se définit surtout par son intention : capter le désir des hommes à perpétuité, y donner sa vie.

On peut écrire toute une vie sur ce sujet sans accepter que le destin de la femme soit si étroitement lié, et plus que jamais, à sa dimension sexuelle. Attention : le patriarcat n’en est pas responsable. Ou plutôt, ce destin continue sans l’intervention des hommes. Les femmes ont très bien repris le flambeau de ce qu’elles traquaient, avant, avec force : la prison de leur rôle, ou de tous les rôles qui les cloisonnent. Ça, je l’ai compris, avec le temps. Montrer du doigt le plaisir devant le strip-tease généralisé des femmes est vain, et malhonnête, quand on voit à quel point leur consentement va loin. Ce destin, ce sont les femmes elles-mêmes qui l’ont fabriqué, et elles le perpétuent, immuablement, sciemment. La leçon a été bien apprise, à tel point qu’elles confondent le commandement et la volonté.

Le piège n’est pas la sexualité en soi, ou encore les plaisirs que les femmes tirent de leur pouvoir sexuel sur les hommes, mais le moment où cette sexualité devient une marche à suivre, une injonction, une identité. Quand le corps-sexe domine les représentations, quand il fait exploser l’audimat. Quand il devient un spectacle, codé, réglé d’avance, obligatoire. Quand l’obéissance crée des armées. C’est ce que j’appelle : singerie.

Une amie, remplaçante au secondaire, me parle du trouble qui la saisit devant les jeunes élèves, de plus en plus dévêtues, de plus en plus « corporelles », qui peuplent les classes. Elle me dit : « Si j’étais un homme, ça me rendrait fou. » Elle se demande s’il n’y a pas un lien entre l’effet de sidération qu’elles produisent et le manque d’attention des garçons, leurs piètres résultats. Elle ne veut pas se mettre dans la peau des hommes qui leur enseignent ni dans leurs pensées, un terrain trop glissant.

L’étalage des images où les femmes ne sortent jamais de l’érotisme engendre la précocité sexuelle des adolescentes. Selon moi, c’est une formation à la prostitution.

Ce corps qui se donne, qui ne demande qu’à être consommé, ne s’adresse pas seulement aux hommes, il est aussi ce que les femmes achètent le plus. Ce qui signifie que ce qu’elles s’offrent, donc ce dont elles manquent, c’est elles-mêmes. Elles achètent leur corps, pour parfois mieux le vendre.

Dehors, aucune rumeur de protestation. Les hommes, certes troublés, n’en souffrent pas, ou d’une manière qu’il ne tient qu’à eux d’expliquer, et les femmes, apparemment, n’en souffrent pas encore, ou pas assez.

Si la protestation tarde, c’est surtout que les générations stigmatisées par l’Église, toujours vivantes, sont aveugles à tout ce qui n’est pas l’oppression religieuse et sa castration, son pouvoir de censure. Elles portent encore l’Église en elles, alors que celle-ci n’existe plus. Avoir 40 ans et moins, elles ne connaissent pas. Peut-être convient-il de le leur rappeler : Dieu est mort, tout le monde tout nu, merci beaucoup.

Mais il y a autre chose, de plus important : au jeu du corps-sexe, la femme gagne une attention universelle ; et cette attention est peut-être, pour elle, la plus grande des jouissances narcissiques. Tout le monde regarde les femmes, même les femmes.

Cependant, la quête de cette attention les empêche de voir tout ce qu’elles perdent : la possibilité de passer à l’histoire, de faire l’histoire, en devenant autre chose qu’un corps, en investissant un champ qui ne soit pas de l’ordre de l’image propre.

Mais tout cela, on l’a déjà dit cent fois. Et peut-être que je me trompe. Peut-être que je ne crois même plus ce que je dis.

En attendant, on va continuer de regarder les adolescentes prendre place dans le grand strip-tease occidental. On va continuer d’acheter des magazines où, cul nu, elles servent à vendre de la crème anticellulite, en montrant leur conformité, le seul chemin qui convienne : le désir des hommes. Parce que tout cela n’est pas vraiment un problème, non?