La face cachée de Disney

Symbole par excellence de l’Amérique, Disney trouvait pourtant ses idées ailleurs. Où? Chez les grands maîtres européens, dévoile une étonnante expo au Musée des beaux-arts de Montréal.

Walt Disney au Musée des beaux-arts de Montréal? Mais que vient faire ce parangon de la culture de masse américaine dans ce lieu quasi sacré qui célèbre normalement le génie des Girodet, Manet et Picasso de ce monde? Que vient faire cet États-Unien autodidacte que l’on disait peu cultivé dans ce temple de la culture? Aurait-on idée de servir des Big Mac au restaurant Toqué?

Fruit d’une collaboration inusitée entre la Réunion des musées nationaux de France et le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), l’exposition Il était une fois Disney a d’abord été présentée à Paris, aux Galeries nationales du Grand Palais, de septembre à janvier, où elle a attiré 260 000 visiteurs. Elle prendra l’affiche au MBAM du 8 mars au 24 juin.

À la visite de presse organisée à Paris, à la mi-septembre, les réactions des journalistes allaient d’un extrême à l’autre. Un reporter télé n’a pu s’empêcher de sortir son cellulaire et d’appeler ses patrons avant même d’avoir tout vu. «C’est génial! On y démontre clairement que sans l’art européen, Disney n’existerait pas. Fascinant!» a-t-il dit. À l’opposé, un journaliste d’un quotidien parisien, qui a lui aussi joint son rédacteur en chef avant de franchir la dernière salle, était pour sa part incapable de retenir son indignation. «C’est nul! Il n’y a surtout pas un mot sur le passé maccarthyste de Disney, un anticommuniste notoire. C’est une honte de proposer une telle exposition dans un musée national!» a-t-il éructé.

Bruno Girveau, commissaire général de la manifestation, s’attendait à des sourires perplexes, voire à des réactions hostiles. Il était risqué de placer au rang des grands artistes un créateur aussi populaire que Disney. S’il l’a fait, c’est par conviction. «Walt Disney se hisse parmi les figures les plus importantes du cinéma et, plus largement, de l’art du 20e siècle», affirme-t-il avec assurance.

Lui consacrer une exposition dans un grand musée posait nécessairement la question du rapport de contradiction, en apparence, entre la culture savante et la culture grand public. «Or, dit Bruno Girveau, Disney fait justement le pont entre ces deux mondes, et c’est ce lien profond que l’exposition met en évidence.»

L’idée, explique Guy Cogeval, directeur sortant du Musée des beaux-arts de Montréal — il quittera ses fonctions en juin —, était de «rapprocher les dessins originaux des studios de Disney des œuvres et des créations de l’art occidental qui les ont inspirés». Cogeval, qui rêvait d’une telle manifestation depuis longtemps, a soutenu le projet avec enthousiasme. Soulignons qu’il n’en est pas à ses premières audaces, lui qui a confondu les sceptiques plus d’une fois, notamment à l’occasion de l’exposition Hitchcock et l’art, présentée au MBAM en 2000 et 2001.

Il fait cette fois le pari de démontrer que les célèbres personnages de Disney ne sont pas nés de l’imaginaire de cet Américain du Midwest, mais hérités d’œuvres de «haute culture de l’art occidental». Ainsi, rappelle-t-il, le château de La Belle au bois dormant s’inspire à la fois des châteaux de Louis II de Bavière et du palais du Louvre représenté dans une enluminure des Très riches heures, des frères de Limbourg, exécutées pour le compte du duc de Berry.

Pour un Nord-Américain qui, depuis son enfance, a baigné malgré lui dans l’univers de Disney et qui a visité Disneyland, cette exposition sera un choc, dans la mesure où on y prouve que celui qui symbolise l’Amérique s’est inspiré de l’art européen. Il y a même tellement puisé qu’on le soupçonne carrément de plagiat.

Il a fallu choisir, circonscrire le sujet. L’exposition ne s’attarde pas du tout à l’«entreprise» multinationale Disney (chiffre d’affaires: 8,6 milliards de dollars), pas plus qu’aux parcs d’attractions, aux films avec personnages interprétés par des acteurs ou aux documentaires. «Nous ne voulions pas raconter la saga Disney. D’autres l’ont fait», dit Guy Cogeval. Les commissaires ont plutôt choisi de se concentrer sur les longs métrages d’animation produits sous la direction personnelle de Walt Disney, de Blanche-Neige et les sept nains (1937) au Livre de la jungle (1967), ce qui comprend notamment Cendrillon, Alice au pays des merveilles, Pinocchio et Fantasia.

L’exposition ne propose pas de monographie exhaustive, mais fournit aux visiteurs quelques éléments biographiques qui permettent de tout comprendre.

Né à Chicago, Walt Disney (1901-1966) était le quatrième d’une famille de cinq enfants. Son père, qui a fait 36 métiers, a souvent déménagé avant de finir par installer sa famille dans une petite ferme du Missouri. Le détail est important, car c’est là que Disney a découvert les animaux et, surtout, sa passion pour le dessin et la peinture. En 1923, il s’associe à son frère Roy pour fonder un studio à Los Angeles. En 1928, un collègue dessinateur, Ubbe Iwerks, crée les premiers croquis de Mickey Mouse. La même année, le studio de Disney produit Steamboat Willie, le premier court métrage d’animation accompagné d’effets sonores et de musique synchronisée.

En 1935, Disney est déjà une vedette internationale quand il débarque à Paris pour y recevoir un prix de la Société des Nations (ancêtre de l’ONU). Le maître du cinéma d’animation profite aussi de ce voyage pour acheter près de 350 livres d’art. «Tout ce que l’Europe avait compté de grands illustrateurs se trouvait dans sa sélection: Gustave Doré, Grandville, Honoré Daumier, Arthur Rackham. Ces trésors joueront un rôle majeur dans la suite des créations des studios Disney», dit Bruno Girveau. L’art de Doré, de Daumier, des peintres romantiques et symbolistes allemands a considérablement nourri l’inspiration du créateur de cette souris (Mickey) qui a accouché d’une montagne (l’empire Disney). Les livres de sa collection serviront de référence aux dessinateurs européens, venus pour la plupart du Danemark ou de la Hongrie, qui furent embauchés par Disney.

Les parallèles entre les œuvres des artistes européens et les planches de Disney constituent l’essence de l’exposition que pourront voir sous peu les Montréalais. Les juxtapositions valent largement le détour, car la ressemblance entre les dessins de Disney et les classiques des grands maîtres est stupéfiante. Ainsi, une Étude préparatoire pour Blanche-Neige et les sept nains reprend dans les moindres détails une illustration pour L’enfer, de Dante, par Gustave Doré; les fleurs animées qui sourient dans Alice au pays des merveilles sont celles de Grandville; le décor original de Bambi reproduit avec minutie une toile de Jean-Baptiste Oudry. Et ainsi de suite.

Les emprunts de Disney dépassent largement les classiques de la littérature européenne, qu’il s’agisse de Pinocchio, de Collodi, des Contes de Perrault ou du Livre de la jungle, de Kipling. Son cinéma d’animation, rappelle l’exposition, preuves et extraits à l’appui, a beaucoup calqué les films populaires américains de l’époque. The Mad Doctor (1933), par exemple, est un clin d’œil au Frankenstein de James Whale (1931), tandis que The Pet Store (1933) emprunte au King Kong de Willis O’Brien (1933). Même correspondance, note Bruno Girveau, entre le Charlot des Temps modernes (1936) et le Donald Duck de Modern Inventions (1937). On reconnaît par ailleurs les traits de Joan Crawford dans le personnage de la reine dans Blanche-Neige et les sept nains.

Fait à signaler, dit Guy Cogeval, Il était une fois Disney évoque une collaboration avortée entre Walt Disney et Salvador Dalí. Après sa première rencontre avec le père de Mickey, à la fin des années 1930, le «maître des montres molles» avait écrit à André Breton: «Je suis venu à Hollywood et j’ai rencontré les trois grands surréalistes américains: les Marx Brothers, Cecil B. DeMille et Walt Disney.» En 1946, Disney et Dalí, devenus amis, se sont associés pour réaliser le film d’animation Destino. Ils ont toutefois abandonné l’entreprise en cours de route. On pourra néanmoins voir des extraits du film au Musée des beaux-arts de Montréal. De même, on pourra découvrir, à la fin du parcours, des œuvres d’artistes contemporains — dont Roy Lichtenstein est le plus célèbre — qui se sont inspirés de l’univers de Disney.

Le public québécois suivra-t-il le MBAM dans son choix audacieux? Chose certaine, l’exposition a toutes les chances de constituer un événement marquant de 2007, dans la mesure où elle prêtera à controverse. De plus, elle débordera hors des murs du musée, la Cinémathèque québécoise mettant à l’affiche une dizaine de films d’animation de Disney. Les Parisiens n’avaient eu droit qu’à trois films.

Désireux d’être universel, Walt Disney faisait souvent ce qu’il décrivait comme un cauchemar. «Je rêve que l’un de mes films échoue dans un cinéma de répertoire», racontait-il. «Disney était ambivalent à l’égard des intellectuels. Il oscillait entre la fascination et le rejet», rappelle Guy Cogeval.

Alors, comment aurait-il réagi en se voyant devenir le sujet d’une exposition dans des musées prestigieux de Montréal et de Paris? «Il en aurait été honoré», dit le Français Pierre Lambert, historien du cinéma d’animation et co-commissaire de la manifestation. D’autant plus, poursuit-il, que cette dernière le consacre en tant qu’«auteur à part entière et que visionnaire de l’art du dessin animé».

La presse française s’est montrée partagée. De nombreux journaux ont encensé Il était une fois Disney. Mais le critique du quotidien Le Monde, Philippe Dagen, ne cache pas ses réserves. «On peut admirer le savoir-faire des spécialistes de la maison, mais il s’exerce aux dépens du sens des textes et des œuvres qu’il recycle. Il est au service d’une imagerie consensuelle et c’est à la naissance de l’industrie du divertissement que l’on assiste. […] Le succès planétaire de Disney est emblématique de la mondialisation par la consommation d’un produit qui ne doit déplaire à personne», écrit-il.

Chose certaine, il faut prévenir les enfants: cette exposition exige nettement plus d’efforts intellectuels qu’une visite à Disneyland. En revanche, elle laisse des leçons plus édifiantes. Celle, notamment, que répétait souvent Walt Disney: «N’oubliez jamais que tout a commencé par une souris.»