La femme qui agit

Pour l’écrivaine et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette, il y a cent raisons de s’engager socialement.

«Mes parents m'ont lancée dans le monde très tôt, j'ai voyagé très jeune. J'essaie d'offrir ça à mes enfants, de leur épargner la méfiance devant le vaste monde.» (Photo: Christian Blais)
Anaïs Barbeau-Lavalette. (Photo: Christian Blais)

Pauvreté, intolérance religieuse, isolement, enfances marquées par la violence… Pour l’écrivaine et cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette, il y a cent raisons de s’engager socialement. Ce qu’elle fait avec une indignation tout orientée vers l’action.

Est-ce que ce désir d’engagement, si vif chez vous, s’enracine dans une expérience précise?

Très précise. À 19 ans, juste après le cégep, je suis partie pour le Honduras. Je suis arrivée là-bas peu après le passage de l’ouragan Mitch, avec mon sac à dos et mes idéaux. Je ne savais pas du tout dans quoi je m’embarquais. Je ne le cacherai pas: je viens d’une bonne famille, j’ai grandi dans le confort, alors j’en ai pris plein la gueule. J’ai été bouleversée par ce que j’ai vu dans la capitale, Tegucigalpa, entre autres par les conséquences de glissements de terrain survenus dans les bidonvilles, par le taux de criminalité qui avait monté en flèche… J’ai voulu me rendre utile, alors j’ai pris part aux activités d’une ONG au sein de laquelle j’ai travaillé, pendant un an, à une mise en scène du Petit Prince adaptée à la réalité des enfants de la rue. Cette expérience a déclenché quelque chose chez moi.

Anaïs Barbeau-LavaletteLa pièce a-t-elle été présentée devant public?

Oui. Ce qui était fascinant, c’est que du coup le personnage de Saint-Exupéry n’était plus blond: il était basané, marchait pieds nus… C’était quelque chose d’arriver avec un projet de théâtre devant ces enfants qui buvaient, qui snifaient de la colle, qui travaillaient pour rapporter de l’argent à leurs parents… Qu’est-ce que le théâtre pouvait bien apporter à leur vie? Ce n’était pas évident, au départ. L’aventure a finalement tourné d’une façon intéressante: on a fini par présenter la pièce (mise en scène par Tomas Antonio Sierra) trois soirs au Théâtre national du Honduras, grâce au soutien du président du pays. J’avais avec moi une vieille caméra, avec laquelle j’ai pu filmer l’expérience. C’est devenu mon premier film: Les petits princes des bidonvilles.

Une étape marquante, puisque le cinéma est devenu votre principal outil d’exploration du monde…

Jusque-là, d’ailleurs, j’en doutais. Je me demandais si la caméra était un outil assez puissant pour contribuer activement aux enjeux de mon époque. Après cet épisode du Petit Prince, il devenait clair pour moi que le cinéma permettait de dire des choses importantes. Plus tard, il y a eu l’Année internationale du volontariat, en 2001. L’ONU recrutait dans des écoles de cinéma pour l’un des volets de la programmation et j’ai été choisie pour représenter le Canada. Je suis donc partie pour un tour du monde de trois mois en compagnie d’un preneur de son kényan et d’un directeur photo polonais, avec pour mandat de fréquenter des ONG et de filmer les volontaires au quotidien, dans leur travail. Je me suis trouvée face au paradoxe de mon métier: quand on débarque dans des lieux pareils avec une caméra, il est facile d’être simplement le vampire qui repart avec des images.


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Que voulez-vous dire?

Quand on a très peu de temps pour filmer des réalités particulièrement dures, on peut ressentir une sorte de culpabilité. Comment rester humaine derrière cette caméra? J’en suis arrivée à me dire qu’il devait y avoir une intention de rencontre des deux côtés de la lentille, sinon on revient de ces expériences vidé… Ça aura été un tournant dans ma façon de m’inscrire comme citoyenne.

Le documentaire Le plancher des vaches, coréalisé avec son conjoint Émile Proulx-Cloutier, se penche sur des adolescents partis vivre un stage en milieu agricole.

Mais la caméra n’est pas tout, pour vous…

J’ai beaucoup cherché ce que je pouvais faire en dehors du métier, c’est vrai. Cette recherche m’a entre autres menée dans le quartier Hochelaga, rencontrer le Dr Julien. J’avais 21 ans, à l’époque. Cet homme au grand cœur, qui perçoit chez les autres des choses dont ils n’ont même pas conscience, a décidé de me présenter une petite fille, Geneviève, qui était issue d’un milieu difficile. Il m’a dit qu’elle avait besoin d’un modèle différent, de quelqu’un pouvant lui montrer qu’il était possible de devenir une femme sans devenir alcoolique ou prostituée. Je suis donc devenue la «grande sœur» de cette enfant.

Cette expérience a mené à l’écriture d’un livre…

Oui. Par l’intermédiaire de Geneviève, qui fuguait régulièrement pour venir dormir chez moi et que je devais ramener dans son milieu, j’ai connu Hochelaga de l’intérieur. Ce qui me fascinait chez elle, c’est qu’elle fuyait par l’imagination, elle s’inventait des histoires… L’idée m’est venue, un jour, de transposer mon expérience dans Je voudrais qu’on m’efface [éd. Hurtubise], un roman inspiré de trois enfants bien réels. J’en avais vu assez pour me sentir autorisée à écrire à leur sujet. Encore là, c’est venu après, je n’ai évidemment pas vécu ça d’abord dans un but créatif.

L’engagement s’accompagne d’un souci éthique très fort chez vous, n’est-ce pas?

Oui, parce qu’au départ, ces histoires ne m’appartiennent pas. Même chose avec la Palestine, une région que j’ai fréquentée et qui m’a menée à l’écriture d’Embrasser Yasser Arafat, un autre livre, puis au tournage du film Inch’Allah. Je ne serai jamais une Palestinienne ou une Israélienne, pas plus qu’une Hochelaguienne, mais il y a un moment où les histoires m’ont suffisamment habitée, blessée, même, pour que j’en arrive à dire: il y a un peu de moi dans cette guerre-là, dans ce quartier-là.


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Anaïs Barbeau-Lavalette La femme qui fuit
Dans La femme qui fuit, roman paru en septembre 2015 (éd. Marchand de feuille), Anaïs Barbeau-Lavalette enquête sur la vie de sa grand-mère Suzanne Meloche.

Plus récemment, vous avez publié un autre livre, La femme qui fuit, qui connaît beaucoup de succès. Il y est question de votre grand-mère maternelle, et plus généralement de la famille à laquelle vous appartenez. Vous êtes la fille de la cinéaste Manon Barbeau et du directeur photo Philippe Lavalette, la petite-fille du peintre Marcel Barbeau, qui vient de mourir; qu’est-ce que vous retirez, comme artiste, de cette filiation peu banale?

Jusqu’à tout récemment, je mesurais mal ce que ça représentait pour moi d’appartenir à cette famille. En écrivant ce livre, La femme qui fuit, j’ai réfléchi comme je ne l’avais jamais fait à mes racines, à ce que je portais malgré moi, qui comporte du solide, mais aussi du fragile. Chose certaine, mes parents m’ont lancée dans le monde très tôt, j’ai voyagé très jeune, sans eux. Ils n’avaient pas peur de me laisser partir et je les en remercie. J’essaie d’ailleurs d’offrir ça à mes enfants, de leur épargner la méfiance devant le vaste monde.

Pourtant, des mésaventures, il y en a eu…

Oui. J’ai été prise en otage au Guatemala, durant l’ascension d’un volcan! Comme je parlais espagnol, je comprenais les plans des hommes cagoulés qui me retenaient. C’est à ce moment, très tard donc, j’avais 20 ans, que j’ai appris que je pouvais être en danger, que l’homme est un loup pour l’homme et encore plus pour la femme… Cette histoire-là s’est bien terminée, j’ai fini par être libérée, mais je suis consciente que la conclusion aurait pu être plus dramatique. Cette prémisse d’éducation reste ancrée en moi, néanmoins: m’impliquer, aller voir, et si ça se passe mal, on avisera.

Est-ce que le fait de devenir mère vous-même a modifié votre regard sur le monde?

Cette urgence de me rendre utile, qui était encore plus insoutenable avant que j’aie des enfants [Anaïs Barbeau-Lavalette en a aujourd’hui trois], je dois dire qu’elle m’habite autrement. Les enfants peuvent répondre à ce désir, d’une certaine façon. En revanche, ils ont amené une autre grande question: comment faire pour être à la fois mère et en colère? Ma colère est maintenant teintée de quelque chose de nouveau, de profond, qui touche à la question du legs. Je n’ai pas envie d’en faire moins, donc, mais bien d’aller à la rencontre de celles qui prennent la parole, même dans des contextes où on la leur refuse. Être mère, pour moi, ce n’est pas un repli; c’est, plus que jamais, faire partie du monde.

Anaïs Barbeau-Lavalette