La fiancée américaine

Extrait du roman La fiancée américaine, par Eric Dupont, avec l’aimable autorisation des éditions du Marchand de feuilles.

Extrait du roman La fiancée américaine, par Eric Dupont

Quelques années avant d’être forcée par sa mère à monter dans un autobus pour New York en plein blizzard de décembre, Madeleine Lamontagne avait été une petite fille qui aimait par-dessus tout les lapins de Pâques, les sapins de Noël et les histoires de Louis Lamontagne, son papa.

         Rien qui ne sortît de l’ordinaire. Tout le monde aimait entendre les histoires du Cheval Lamontagne. Avant la télévision, ses histoires étaient ce qu’il y avait de mieux pour passer le temps à Rivière-du-Loup. C’est la télé qui a tué le Cheval, pas le moteur à explosion.

         C’est ce que les buveurs de Rivière-du-Loup vous confirmeront. Ils vous diront aussi, et il faut les croire, que les histoires des hommes, d’où qu’ils soient, ne trouvent jamais oreille plus attentive que celle de leur fille, surtout si cette dernière est l’aînée et occupe de fait une place privilégiée dans le cœur de son père. De sorte que jamais le Cheval Lamontagne – ou Papa Louis, comme aimaient l’appeler les enfants de Rivière-du-Loup – n’eut public plus attentif à ses paroles que sa petite Madeleine, assise sur le sofa du salon funéraire de son père, sur la rue Saint-François-Xavier, paroisse du même nom, à Rivière-du-Loup, province de Québec.

         Au milieu de ce mobilier des années 1950 trônait cet effrayant cendrier monté sur une authentique patte d’orignal qu’un cousin avait fabriqué après avoir débité la carcasse de l’animal que Papa Louis avait abattu à l’automne 1953, alors que Madeleine n’avait que trois ans. Elle en avait maintenant huit. Papa Louis était assis dans son fauteuil et ses deux frères sur le sofa vert bouteille. Dans la main gauche, elle tenait un verre de gin plein que Papa Louis convoitait du regard.

         –  Grouille-toé, Mado ! On veut entendre l’histoire !

         Le plus vieux des frères de Madeleine Lamontagne, Marc, sept ans, était celui qui venait de dire à sa sœur de se dépêcher à servir Papa Louis pour qu’enfin commence l’histoire. L’autre, Luc, suivait du regard le vol d’un brin de poussière dans l’air.

         –  T’es pas drôle ! prit le temps de lui lancer Madeleine, avant de s’asseoir à sa droite.

         Marc lui mit la main sous la cuisse. Elle lui revira un doigt à l’envers, juste assez pour qu’il s’en souvienne, pas assez pour lui luxer l’articulation. Madeleine sourit. Le gin faisait effet. Il y aurait une histoire. À sa gauche, Marc lui mit de nouveau une main sous la cuisse, mais elle le laissa faire. « Il a froid aux doigts », raisonna Madeleine, en se disant que si elle commençait une guerre avec son frère, Papa Louis pourrait soudainement décider d’envoyer tout le monde se coucher. Heureusement, Marc se désintéressa d’elle et observa Papa Louis ingurgiter son gin. À gauche de Marc, le petit Luc, sa tête brune posée sur la frêle épaule de son grand frère. Il allait tomber endormi d’un moment à l’autre. Luc, cinq ans, était venu au monde le jour du couronnement d’Elizabeth II, le 2 juin 1953. Le sofa était presque plein, mais on aurait pu y asseoir encore le chat si la mère, Irène, l’avait permis.

         –  Pas de chat sur le sofa, c’est pas propre, avait-elle tranché un jour.

         Il y avait eu du gâteau au souper, dont Luc avait trop mangé – il avait avalé la part de Madeleine en plus de la sienne, pour la vomir sur son frère Marc. Luc portait donc déjà un pyjama ; Madeleine l’avait débarrassé de ses vêtements souillés, le grand frère avait dû se changer. Le cadet cognait des clous, il raterait sûrement la fin de l’histoire, mais c’était peut-être tant mieux étant donné sa tristesse. Peut-être le mort qui dormait dans le salon attenant allait-il la trouver divertissante ?

         –  Raconte l’histoire de la dune ! réclama plaintivement Marc.

         –  Je vous l’ai racontée le mois passé, fit Papa Louis en vidant une cuiller de sucre dans son gin chaud.

         –  Ben raconte encore…

         –  Vous voulez pas une histoire de Noël à la place ? Attendez, on va demander au mort ce qu’il veut entendre ! Hé, Sirois ! Veux-tu une histoire de Noël ?

         Les enfants retenaient leurs rires. Papa Louis ne se permettait ce genre de plaisanteries avec ses clients qu’en l’absence de sa femme Irène, qui les trouvait du plus mauvais goût. Papa Louis interpréta le silence de Sirois comme une demande formelle de raconter une histoire de Noël, récit de circonstance dans la pièce encore décorée pour la Nativité. Un sapin maigrelet tenait encore debout, abritant sous ses branches les plus larges une crèche de porcelaine dont la figurine représentant saint Joseph avait été ébréchée au visage. Un agneau était renversé. À la radio qui jouait en sourdine, le chapelet en famille s’égrenait avec la régularité d’une horloge suisse… pleine de grâce. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni… Une fois par mois, à l’heure du chapelet en famille, Papa Louis se trouvait seul en compagnie de ses trois enfants pendant que sa femme Irène rendait visite à une tante religieuse au couvent des sœurs de l’Enfant-Jésus. Comme il était censé réciter avec eux l’interminable rosaire, il préférait laisser la radio à lampes allumée. Une ruse assez fine, puisque les lampes mettaient au moins cinq minutes à chauffer avant que toute réception fut possible. En laissant la radio sur le grand meuble de noyer jouer en sourdine, juste à côté de lui, Papa Louis aurait toujours le temps de se précipiter à genoux si, par malheur, sa femme rentrait plus tôt que prévu du couvent. Papa Louis avait d’ailleurs donné des directives assez claires aux marmots : aux premiers pas entendus dans l’escalier de bois, il fallait se jeter devant la radio, chapelet en main, et feindre la pâmoison. Autrement, il n’y aurait plus d’histoires. C’est donc avec le chapelet en bruit de fond que Papa Louis commençait les histoires pour ses enfants. Une fois, c’était arrivé, Irène Lamontagne était rentrée plus tôt pour prendre un manteau dont elle voulait faire don aux religieuses. Le stratagème de Papa Louis avait marché au quart de tour. Au premier bruit sourd sur les marches du perron, Papa Louis avait monté le volume de la radio ; la voix du cardinal se répercutait sur les murs du grand salon, si bien qu’on pouvait l’entendre jusqu’à la rue. Le père et les enfants étaient tombés à genoux devant la radio, chapelet entre les doigts, ânonnant déjà un Ave, fermant à moitié les yeux pour faire croire à une quelconque transe spirituelle. Madeleine priait avec une ferveur toute particulière en appuyant sur chaque syllabe : « … est né de la Vierge Marie, a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, a été enseveli, est ressuscité… » en prenant ce ton nasal qu’elle avait appris au couvent. Elle en mettait peut-être un brin trop, mais la ruse n’était pas sans efficacité. Irène ouvrit la porte silencieusement comme pour ne pas perturber cette scène attendrissante de piété familiale. À pas de loup, elle monta à l’étage pour prendre le vêtement oublié et, l’index sur la bouche, ressortit en silence en faisant le signe de la croix. Quand il se sut hors de danger, Papa Louis baissa le son de la radio, se rassit sur le fauteuil, reprit son verre de gin qu’il avait caché derrière le meuble radio et soupira.

         –  Continue l’histoire de la bonne femme Téton ! avaient hurlé en chœur Madeleine et Marc.

         Mais ce soir, Irène ne rentrerait pas par surprise. Il y aurait une histoire de Noël. Une fois par mois, les enfants entendaient les histoires épouvantablement fabuleuses de Papa Louis, comme la fois où il avait battu de justesse Manitoba Bill – le Pied-noir aux yeux bleus – au bras de fer, ou l’improbable récit de cette nuit de la Saint-Jean où il avait dansé avec la bonne femme Téton sur la route Transcanadienne derrière Saint-Antonin. Madeleine s’attendait à entendre pour la deuxième fois comment il était arrivé par erreur, un soir, sur la réserve des Indiens malécites et comment ceux-ci, complètement abasourdis devant le fantasque Louis, s’étaient fâchés de sa présence, parce que ça ne se fait pas de surgir comme ça chez les gens sans s’annoncer. Il y aurait un prix à payer, et ce prix était de danser avec la bonne femme Téton. Autrement, Papa Louis ne serait pas rentré vivant de son voyage au Nouveau-Brunswick, oh non ! Mais il n’allait pas leur raconter l’histoire de la bonne femme Téton, parce que la dernière fois, le petit Luc en avait livré un résumé succinct à la mère ; pas tous les détails, certes, comme la véritable grosseur de ses tétons, que l’enfant s’était senti obligé, à l’instar de son père, de mimer en écartant les mains, mais du moins les circonstances de toute l’affaire (et les gestes qui accompagnaient l’histoire). Irène Lamontagne avait été forcée de se confesser, de faire appel à ce qui restait de bon sens à Papa Louis pour qu’à l’avenir, il écrème ses histoires des détails les plus grumeleux.

         –  Tu attends qu’ils racontent ça à l’école, Louis Lamontagne ?

         Irène avait obtenu de son mari qu’il racontât d’autres histoires, même si tout bien considéré, le mal était fait. Luc resterait jusqu’à la fin de sa courte existence un enfant plutôt vulgaire. Ce soir, Papa Louis voulait conter une histoire de Noël. Les enfants étaient surpris parce que les histoires de Papa Louis ne présentaient à l’habitude aucun thème religieux. Ces histoires-là étaient la chasse gardée d’Irène Lamontagne et de sœur Marie-de-l’Eucha- ristie – mieux connue sous le nom de la Sœur-qui-fait-peur -, personnage vêtu de noir et de blanc qui, deux ou trois fois l’an, se glissait en silence un dimanche après-midi dans la maison de la rue Saint-François-Xavier.

         C’est probablement Marc qui, le premier, et il tenait ça sûrement de son père, l’avait appelée la Soeur-qui-fait-peur, parce qu’elle apparaissait toujours quand on s’y attendait le moins et sans faire le moindre bruit. On se retournait et paf ! Devant soi se dressait sœur Marie-de-l’Eucharistie, ombre inquiétante, debout dans le cadre d’une porte, sous une horloge, assise sur le balcon de bois ou dans l’escalier qui menait aux chambres. Véritable passe-muraille, sœur Marie-de-l’Eucharistie semblait aussi avoir le don d’ubiquité ; les buveurs du bar l’Ophir de la rue Lafontaine disaient l’avoir vue monter dans un train à l’heure précise où d’autres juraient l’avoir aperçue sur le parvis de l’église Saint-François-Xavier. Les enfants Lamontagne étaient sur le point d’apprendre, en ce soir de décembre 1958, pourquoi la Sœur-qui-fait-peur venait rendre hommage trois ou quatre fois l’an au Cheval Lamontagne, la plupart du temps un peu avant la Fête-Dieu, quelques jours après la Toussaint et dans les environs de la fête de saint Blaise, patron qu’on invoquait contre les maux de gorge.

 

La suite dans le livre…

 

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