La fille du Prado

Extrait publié avec l’aimable autorisation des éditions Hurtubise HMH.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.


 

L’histoire était en marche au cœur de l’URSS mais la glasnost n’avait laissé aucune trace visible dans le ciel de Madrid. Un empire peut bien commencer de s’écrouler au cœur de l’Europe, emportant avec lui soixante-dix ans de honte et de terreur, le ciel d’Espagne reste sans tache et sans blessure, comme si l’histoire s’interdisait parfois de ?étrir le peu d’innocence qui subsiste encore.

Quand Rosa Maria Flores, d’une main indolente, ouvrit les volets de sa chambre en ce matin du mois d’août 1990 , une lumière parfaitement blonde posa sur ses joues un frisson de bonheur. Rien ne laissait encore présager que Madrid s’apprêtait à jeter en elle des sortilèges durables. Dans quelques instants, un mystérieux appel, s’il est raisonnable d’affubler le hasard de ce mot impropre, ferait pourtant bifurquer le cours ordinaire de sa vie.

Au moment où Rosa Maria huma l’odeur des dahlias qui bordaient sa fenêtre, elle se mit à sif?oter joyeusement tout en offrant son visage à la caresse oblique du soleil. Elle posa un regard distrait sur les façades insomniaques de cette ville dont la nouveauté ne s’était pas encore tarie à ses yeux.

Originaire de Tolède comme tous les membres de sa famille depuis Philippe II, Rosa Maria s’était installée à Madrid un mois plus tôt, dans un appartement de la calle de Lope de Vega, une rue tranquille et semblable à tant d’autres du barrio de Las Letras. L’oncle Fabio avait tellement insisté pour qu’elle aménage dans ce trois-pièces bêtement surexposé au soleil (il prétendait l’avoir acheté à vil prix d’un phalangiste à la mort de Franco, comme pour ouvrir les bras à l’époque nouvelle), qu’elle n’eut pas le courage de repousser son offre. Il est vrai que l’insolente modestie du loyer proposé, justi?ée par deux siècles d’affection familiale tentaculaire, était de nature à inspirer une certaine mollesse à son orgueil. Quelques jours plus tard, sa meilleure amie, Flor Onega, était venue l’y rejoindre, armée de sa bonne humeur castillane et d’une timidité farouche que venaient rompre parfois de brèves illuminations maladroites et sans lendemains. C’est dans cet ermitage douillet, quoique suffocant les mois d’été, qu’elles s’abandonnaient à l’apprentissage d’une liberté nouvellement conquise.

Dans trois semaines, Rosa Maria commencerait ses cours en traduction à l’Université européenne de Madrid. Une fois sa licence terminée, elle rêvait de partir à Paris pour y traduire Rimbaud, ce « sphinx antérieur de la poésie », ainsi qu’elle le disait de manière sibylline. Elle rêvait de traverser l’Ouest américain, d’avoir deux ?lles aux boucles sombres et parfumées, d’aimer juste assez pour ne pas que ses yeux deviennent gris, de consoler ses petits-enfants les jours de chagrin, de jouer les Préludes de Chopin sur un Pleyel restauré de 1843 , de ?nir sa vie à Tolède à l’ombre de lauriers tendres, de camper dans le Kalahari, de pique-niquer à Central Park en écoutant Ximo Tebar. Elle rêvait aussi, sans se presser, que sa vie emprunte des chemins aimables et limpides, toujours insolites, comme guidés par l’anticipation d’un point in?me mais bruissant de promesses.

Dans l’immédiat, la vie de Rosa Maria avait la délicate consistance d’une barbe à papa. Aussi, n’aspirait-elle qu’à une chose : fuir l’appartement au plus tôt, avant que la cuisante torpeur de l’après-midi ne l’envahisse. Depuis quelques jours, elle déambulait nue dans l’appartement surchauffé aussitôt qu’elle y pénétrait. L’absence de Flor, en visite

à Valence, rendait cette audace caniculaire plus aisée, non qu’elle répugnât à déambuler ainsi sous ses yeux (en réalité elle éprouvait pour ses formes juvéniles et gracieuses une orgueilleuse satisfaction), mais elle soupçonnait que Flor en éprouverait un agacement secret.

Son cabas à carreaux noué à l’épaule, elle descendit les marches quatre à quatre, comme indifférente tout à coup à la chaleur qui tantôt l’accablait au point de hâter son départ.

Dans la rue, des hommes murmuraient autour d’elle, se retournaient sur son passage, leur regard attiré par ses seins nus qui dessinaient des reliefs amples et mouvants sous le chemisier de mousseline blanche. Elle avançait accompagnée par ces sourires légers qui laissaient un sillage invisible derrière elle. Hésitante plus qu’embarrassée, elle songea un bref instant à faire demi-tour, à retourner à son appartement a?n d’en?ler une camisole et puis se ravisa. Il était onze heures à peine et la chaleur appesantissait déjà sa marche. Sans compter qu’il lui faudrait emprunter à rebours les quatre

étages de son immeuble, alors qu’il était si agréable de laisser le tissu caresser sa peau.

Une foule discrète et encore clairsemée déambulait sur la Plaza Santa Ana quand Rosa Maria en foula les premiers pavés. Elle marchait comme en pèlerinage sous la bienfaisante protection des arbustes qui bordaient l’esplanade, lançant parfois de petits sourires à l’intention de la statue de Calderon. La voûte végétale au-dessus de sa tête lui renvoyait l’écho de ses sandalettes, tel des rebonds de balles s’étirant dans la pénombre. De loin, elle aperçut José, serveur au café Barbechera, en train de libérer les parasols sur la terrasse. Son regard s’attarda un moment sur le louvoiement vaporeux qui l’entraînait autour des tables. Elle était sur le point de lui faire signe quand il se retourna.

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