La fin du monde est à quelle date?

La tout à l’économie mène à l’écocide, prévient Serge Latouche. L’humanité se suicidera peut-être, ajoute Jacques Attali.

Les prophètes de l’apocalypse ne ménagent pas leurs avertissements! Ainsi, les professeurs Jean-François Narbonne (toxicologue) et Dominique Belpomme (cancérologue) prévoient la fin de l’humanité vers 2060, par stérilité généralisée du sperme masculin due aux pesticides et autres polluants. Si, malgré cela, nous survivons, nous serons entraînés dans des guerres atroces et nous nous suiciderons avec des armes nucléaires. «Rien là d’impossible: la tragédie de l’homme est que, lorsqu’il peut faire quelque chose, il finit toujours par le faire», écrit Jacques Attali dans sa Brève histoire de l’avenir, d’autant plus brève que les bombes atomiques sont de plus en plus à la portée de fous. Pour sa part, Serge Latouche prédit un«écocide», si l’on ne fait pas avec lui Le pari de la décroissance. Allons-y pour les cauchemars du siècle!

L’école de la décroissance a le mérite de regarder la réalité en face: «La concurrence et le marché, qui nous fournissent notre dîner aux meilleures conditions, ont des effets désastreux sur la biosphère.» Serge Latouche fait partie des «objecteurs de croissance», qui s’émeuvent de la mondialisation de l’économie. On peut penser à l’épuisement de la mer ou des forêts. Mais il y a suffisamment d’autres preuves de pollutions mortelles, de destruction des écosystèmes et de disparition d’espèces végétales ou animales qui inquiètent. Serge Latouche ne voit qu’un coupable, le capitalisme, à l’origine du «triomphe absolu de la religion de la croissance». Le tout à l’économie, c’est la culture du PIB (le produit intérieur brut), dont on sait qu’il additionne sans états d’âme aussi bien les accidents de voiture et les effets des inondations que la production industrielle.

Il est vrai que nous ne mesurons pas vraiment la folie marchande: combien de carburant faut-il dépenser pour transporter jusqu’au Canada, sur des milliers de kilomètres, un litre de jus de poire d’Afrique du Sud, un kilo de café d’Éthiopie, un camembert de France, des avocats du Mexique ou des ananas d’Hawaï? Si, pour tout produit, on indiquait son prix réel de pollution, nous prendrions peut-être la mesure de nos caprices. Quand un jeune couple québécois, après avoir mis au bac de recyclage ses emballages et ses bouteilles, s’envole en vacances vers Cuba, le coût planétaire de l’avion annule 1 000 fois la démarche écologique de sa bonne conscience hebdomadaire.

Les chiffres avancés par Serge Latouche sont inquiétants: l’auteur mesure «l’empreinte écologique» de nos activités par rapport à la capacité de la planète de faire face aux demandes humaines. Ainsi, chaque semaine, en Chine, un million de campagnards migrent vers les villes, avec en tête le modèle de consommation américain. Or, selon les statistiques sur les ressources disponibles, la terre ne peut subvenir aux besoins de plus de trois milliards d’humains. «Sommes-nous déjà surpeuplés?» On croirait entendre Thomas Malthus, qui proposait, en 1798, la restriction volontaire des naissances dans son Essai sur le principe de population.

Les «objecteurs de croissance» ne se contenteront pas de la simplicité volontaire dont parlait Épicure («L’homme qui ne sait se contenter de peu, ne se contente de rien»). Il nous faut, disent-ils, envisager une «décroissance heureuse». Cela entend transformer nos sociétés productivistes en sociétés économes, diminuer les heures de travail pour qu’on puisse se consacrer à une culture conviviale. Et surtout, insiste Serge Latouche, n’allons pas tomber dans le piège du «développement durable», oxymoron qui n’est qu’une mystification politique. Nous devons décroître, nous appauvrir matériellement, retrouver l’essentiel. «On pourrait peindre l’enfer comme un lieu d’abondance inaccessible et le ciel comme un lieu de frugalité partagée.» Le vrai problème, c’est que même si l’on sait que la croissance actuelle est suicidaire, personne ne croit vraiment que l’humanité va disparaître à court terme. Nous préférons attendre les catastrophes.

Jacques Attali, que dénonce par ailleurs Serge Latouche pour son délire technoscientifique, partage globalement le même diagnostic et va plus loin encore dans les prédictions pessimistes. Attali situe la tragédie de l’humanité dans une perspective historique du développement, dont il retrace au pas de course, et avec brio, les diverses étapes sur les cinq continents.

L’histoire du monde, écrit-il, est celle de la libération de toute contrainte. Derrière le capitalisme, il y a le désir de liberté qu’offre l’ordre marchand. Si l’Asie entendait libérer l’homme de ses désirs, l’idéal judéo-grec est que l’homme puisse au contraire les assouvir. Dans cette perspective, c’est le marché à l’occidentale qui l’emporte. «Le capitalisme ira à son terme: il détruira tout ce qui n’est pas lui.» Il n’y a pas d’autre utopie à l’horizon.

Jacques Attali prédit l’affaissement des démocraties et l’avènement d’un «hyperempire»,qui fera «de chaque minute de la vie une occasion de produire, d’échanger ou de consommer de la valeur marchande». Il prédit la fin de l’Empire américain vers 2025; l’hypermarché mondial suivra, parcouru par des pirates terroristes et les corsaires de la Bourse. Les intérêts des consommateurs passeront avant ceux des travailleurs, l’Asie dominera. Les deux moteurs principaux de l’économie nouvelle: protéger et distraire; l’avenir appartient donc aux compagnies d’assurances et aux cirques de toutes sortes. Le monde se disloquera, les services publics disparaîtront, des armées de mercenaires protégeront les États affaiblis. «L’Occident de demain ressemblera à l’Afrique d’aujourd’hui.» Dans cette culture, la solitude nous attend au bout du chemin et «chacun sera son propre gardien de prison».

Devant l’hypercroissance qui s’affirme, Serge Latouche propose de tout arrêter et de revenir en arrière, de ne plus délocaliser, mais de sédentariser, de se contenter de produire dans le pays, comme le font les artisans du terroir. Jacques Attali, au contraire, met toute sa foi dans la raison raisonnable, le nomadisme et l’invention de technologies performantes. Nos essayistes n’annoncent ni l’un ni l’autre des lendemains enchanteurs; les enfants qui naissent aujourd’hui auront 50 ans quand, selon eux, disparaîtra la civilisation que nous connaissons. Il ne reste plus qu’à faire mentir les prophètes.

Le pari de la décroissance, par Serge Latouche, Fayard, 302 p., 32,95$.
Une brève histoire de l’avenir, par Jacques Attali, Fayard, 422 p., 34,95$.

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