La fin selon Michael Delisle

L’auteur publie ce mois-ci Rien dans le ciel, qu’il décrit comme l’inventaire de ses questions face à la vieillesse. Entrevue.

Photo : Julien Faugere

Michael Delisle semble puiser les mots de ses histoires autant dans les silences de l’un que dans les paroles de l’autre. Il use habilement de sa plume pour aborder les questions qui le taraudent, comme la création, la famille, la vieillesse… Depuis 40 ans, il bâtit une œuvre qui se décline sous différentes formes (romans, nouvelles, récits, poésie) et qui lui a valu plusieurs récompenses et distinctions, dont le Grand Prix du livre de Montréal pour Le feu de mon père, en 2014. Il publie ce mois-ci Rien dans le ciel (Boréal), un recueil de nouvelles sur le thème de la fin.  

Quelle place le lecteur prend-il dans votre processus créatif ?

Je ne pense pas aux lecteurs quand j’écris, mais il est essentiel pour moi d’en faire intervenir un dans mon processus de création. La romancière Lise Tremblay est ma première lectrice et Jean Bernier est mon directeur littéraire. J’ai besoin que l’on me dise si tel effet se produit, si telle intention est claire. À force d’être collé sur les phrases, il vient un moment où je ne sais plus. Comme en cuisine, il faut faire goûter l’autre.

Parmi vos nombreux contacts avec les lecteurs, quel moment est resté particulièrement gravé dans votre mémoire ?

Le feu de mon père est paru en 2014. C’est une sorte d’autofiction où l’aveu occupe une place importante. Et quand on s’ouvre, l’autre s’invite. J’ai reçu beaucoup de témoignages d’hommes venus me parler de leur père, de la violence qu’ils avaient subie ou héritée de lui. C’était la première fois que ça m’arrivait. Ce n’était plus de l’ordre de la littérature, c’était le cœur qui s’exprimait.

Comment s’est passée la création de Rien dans le ciel ?

Mon projet initial était de présenter des personnages suicidaires qui décident au dernier moment de se donner une deuxième chance, ou alors qui comprennent que cette envie de mourir est un message mal décodé : c’est « quelque chose » qui doit mourir, pas quelqu’un. Mais le projet a évolué. Finalement, les personnages du recueil sont tous au terme d’une étape, et c’est une mort symbolique qu’ils doivent affronter. Ce livre ressemble à ce que je traverse depuis un an : la soixantaine, la retraite… C’est un peu l’inventaire de mes questions face à la vieillesse.

La fin est très présente dans ce livre. Pourquoi ?

Dans ce recueil, la fin a les traits du vieillissement. C’est une étape très particulière où l’expérience, qui serait normalement un atout, peut donner l’impression qu’il n’y aura plus de surprises. On a fait le tour, on a tout vu. Je crois qu’il est vital de conserver une capacité d’étonnement quand on avance en âge. Et spirituellement, il faut aussi gérer sa propre décroissance. 

Qu’aimeriez-vous qu’on ressente en vous lisant ?

J’aime l’idée que mes histoires invitent à la méditation, à la réflexion. Les gens me disent souvent avoir lu mon livre deux fois, trois fois. C’est un commentaire qui me touche beaucoup.

Dans votre carrière, de quelle réalisation êtes-vous le plus fier ?

Ce qui me rend fier, c’est d’être encore présent après 40 ans de métier. J’ai vu tant d’auteurs abandonner la partie au fil des ans. Des stars avec du talent, qui avaient offert des œuvres prometteuses. C’est triste à voir, mais je les comprends. La littérature demande beaucoup, et il arrive qu’on ait l’impression qu’elle est ingrate. Dans ce temps-là, des choses simples viennent à la rescousse, comme le plaisir du travail bien fait. On ne dit pas assez combien le plaisir peut sauver des carrières. 

Quel auteur admirez-vous le plus ?

Toni Morrison me fascine. Elle cumule toutes les grandes qualités : l’intelligence, la sagacité, la musicalité des phrases, la violence des images élevées au rang de mythe. Je la relis inlassablement.

Qu’est-ce qu’on ignore à propos de l’écriture de nouvelles ?

On a l’impression que ce genre est régi par de nombreuses règles : il faut une chute, il faut un début qui montre que l’action est déjà entamée, il faut ci, il faut ça… Or, quand on lit ce qui se fait actuellement, on se rend compte qu’il y a de la variété. Certains nouvellistes placent la « chute » au centre du texte. D’autres font dans la nouvelle-portrait qui ne va pas plus loin, et c’est parfait. Bref, s’il y avait une règle en écriture, ce serait celle-ci : avant de commencer à écrire, oubliez toutes les règles. Évidemment, pour faire ça, il faut les connaître. C’est le paradoxe.