La foi du braconnier

La foi du braconnier, par Marc Séguin, avec l’aimable autorisation des éditions Leméac.

Je croyais avoir appuyé sur la détente, mais je n’ai pas entendu le coup de feu. La détente était plaquée en or. Je me souviens avoir ressenti une lourdeur, une chute disloquée et un son sourd. Pas de douleur. Je ne me suis pas senti mourir. J’avais pourtant imaginé cette scène comme une horreur de sang, d’os et de cervelle répandus aux plafonds, murs et planchers. Et si j’avais eu un oeil de verre, on aurait pu le retrouver à quinze pieds du reste de ma tête, intact. Fin de l’épisode. Il me semble qu’il n’y avait pas de bruit ambiant. Un film muet. Le canon froid dans ma gueule grande ouverte. Une longue descente dans la douce résistance de l’air. Le sol a monté.

J’ai revu le rituel et les gestes précis, sans tremblotements, j’ai vu le fusil tourner vers ma tête – ce fusil italien avec lequel je chasse depuis plus de dix ans – et me suis souvenu encore que le trou du canon par lequel le projectile sort s’appelle véritablement l’âme.

Je me suis levé. Les yeux pesants. Un goût de truffe noire dans la bouche. Je me suis demandé si la mort pouvait goûter la truffe. Puis j’ai ressenti un immense soulagement d’avoir su mourir. Une cartouche de fusil, moins d’un dollar. Et très peu de frais moraux, sinon quelques-uns, émotifs, avec pour conséquence les mêmes symptômes qu’une entrevue ou un atterrissage d’avion turbulent : papillons dans l’estomac, vertige, mains moites et froides. La Mort peut-elle être une destination ? Comme des vacances. Ou une pancarte d’autoroute qui vous souhaite la bienvenue. Ça y est, vous y êtes. C’est tellement important de savoir où l’on est.

Debout, en mal d’équilibre, presque saoul, je me suis dirigé vers la fenêtre. J’y ai vu des voitures, les mêmes voitures anonymes que d’habitude, les mêmes autobus qui entraient au garage municipal et qui en sortaient. Toujours pas de bruit. Ou seulement une trame sonore anonyme qui vient du téléviseur. Il m’a semblé que les passants étaient différents, plus indifférents encore qu’hier. J’ai voulu flotter, voir une lumière ou même la noirceur complète. Ici, rien ne ressemble à ça. Les trottoirs sont toujours gris, mais la neige commence à tomber. Aussi ironique que cela puisse paraître, je ne voulais pas être déçu, mais sitôt pensé, trop tard rendu. Ce n’était pas du tout ainsi que j’envisageais mon décès. Je me suis retourné pour voir si c’est vrai qu’on peut apercevoir notre corps rester, si l’on peut dire, dans le monde des vivants. Non. Toujours le soir. Et toujours en moi. J’aimerais un jour ressentir ma pensée ailleurs que derrière les yeux.

À l’évidence je n’étais pas mort.

J’ai vraisemblablement perdu conscience avant que le coup ne parte. Excitation ou peur. Je me suis dit qu’il faudrait ajouter une annexe à la lettre pour dire que je n’étais pas mort. Je me souviens aussi m’être dit que c’était une drôle d’affaire tout ça. Je ne le savais pas encore, mais je n’aurais plus jamais besoin de me tuer. Emma s’en chargerait.

J’ai ramassé la feuille de papier que j’avais insérée dans une enveloppe blanche Hilroy. Incapable de la lécher faute de salive, j’avais encarté le rabat vers l’intérieur, comme quand on la remet en mains propres. Et puis c’est dégueulasse, cette salive d’autrui qu’on manipule, des vecteurs à virus et autres microbes. Je préfère les enveloppes autocollantes. Je l’ai relue.

J’ai récupéré l’arme tombée par terre. Un fusil au sol, ça n’a rien à faire avec la vie normale : ou c’est rangé dans un étui ou un coffre, et alors on ne le voit pas, ou bien c’est dans les mains de quelqu’un qui menace de tuer. Les armes ne tuent qu’avec le consentement humain. Je l’ai encore regardée quelques secondes en me disant que c’était un objet tellement inoffensif quand on le comprend. C’est pas comme si on avait envie de lui faire un gros câlin, mais on se sent beaucoup moins seul quand on est armé. Des fois, on dirait la tête de la personne aimée, couchée sur sa poitrine. On se sent fort comme en amour. Il y avait encore de la salive à la sortie du canon.

J’ai replié la lettre écrite sur la page de garde de mon vieil atlas de l’Amérique du Nord et l’ai mise dans ma poche. J’ai déchargé le fusil avant de le remettre dans l’armoire verrouillée.

Je venais à peine de rentrer de la chasse au caribou. Mon sac de voyage traînait toujours dans l’entrée, sur les bottes et les souliers, là où je l’avais déposé en revenant du Grand Nord. La maison était silencieuse. Je suis monté à l’étage. Mon monde dormait.

Elmyna, sur le dos, les bras relevés au-dessus de la tête. Imperturbable. Sa respiration faisait onduler les couvertures. Je suis sorti à reculons. Je devais sourire.

J’ai rejoint notre chambre et me suis glissé sous les couvertures, doucement et prudemment, presque coupable, à la manière d’un gars saoul qui entre tard à la maison.

J’ai posé mes lèvres sur la nuque chaude d’Emma. J’aime le cou des femmes.

Elle ne dormait pas.

Elle s’est retournée, m’a embrassé longuement et m’a chuchoté un truc à l’oreille.

Emma que j’aimais comme une prière qui se serait réalisée.

 

 

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