La folie des économusées

À l’origine conçus pour préserver les savoir-faire et dynamiser l’économie des régions du Québec, les économusées québécois partent maintenant à la conquête de l’Europe.

Un artisan à l'œuvre au musée de la taxidermie dans le Saguenay-Lac-Saint-Jean. (Photo: Catherine Gallichand)
Un artisan à l’œuvre, au musée de la taxidermie dans le Saguenay-Lac-Saint-Jean. (Photo: Catherine Gallichand)

Dans son atelier-boutique au décor épuré d’Albanel, au Lac-Saint-Jean, Émilie Gaudreault coupe des morceaux de pâte de bleuet recouverte de sucre blanc, tandis que sa mère, Lisette Paré, remue un chutney aux bleuets sauvages qui mijote dans une marmite.

Émilie, 27 ans, s’est associée avec sa sœur, Marie-Soleil, 32 ans, et sa mère pour racheter, en 2014, l’entreprise de transformation du bleuet Délices du Lac-Saint-Jean. Dès l’ouverture, les trois entrepreneures voulaient faire partager leur passion au grand public, et depuis l’automne 2015, elles se sont jointes à la Société du réseau Économusée (SRE).

Des bleuets à l'économusée de la confiturière au Saguenay-Lac-Saint-Jean. (Photo: Guillaume Roy)
Des bleuets à l’économusée de la confiturière au Saguenay-Lac-Saint-Jean. (Photo: Guillaume Roy)

Interrompant son travail, Émilie Gaudreault me raconte l’histoire régionale du bleuet au moyen d’une exposition de photos et me présente des objets qui servent à sa récolte. Puis, elle m’explique comment le grand incendie de 1870 a favorisé la présence du petit fruit dans la région et l’importance culturelle et économique de celui-ci.

«Je suis née dans une talle de bleuets. Ce fruit fait partie de notre identité et de notre patrimoine», dit Émilie, qui possède avec sa famille 162 hectares de bleuetières. Sa mère, âgée de 55 ans, raconte que les revenus que ses parents tiraient des bleuets sauvages permettaient de payer les fournitures et vêtements scolaires de leurs 15 enfants. Aujourd’hui encore, chaque année, en août, le temps s’arrête pour les Gaudreault et bien des familles du Lac, qui se consacrent alors à la récolte des baies.

Ouvrir les portes de son atelier au grand public et faire partager sa passion pour un savoir-faire traditionnel dans les domaines de l’agroalimentaire et des métiers d’art, telle est l’idée derrière les économusées.

C’est Cyril Simard qui a élaboré le concept dans sa thèse de doctorat en ethnologie avec dominante en arts et traditions populaires, présentée à l’Uni­versité Laval en 1986. Pendant 10 ans, il a étudié ce qui se faisait de mieux dans les musées de la planète, dans le but de créer des outils permettant de rentabiliser les entreprises culturelles. La solution : transformer ces dernières en musées vivants, où l’on mise sur l’expérience humaine et où l’artisan entre en contact avec le client.

«Un économusée, c’est une manière de s’organiser pour que l’artisan vive de son patrimoine et de sa créativité, et que les clients repartent avec une émotion et un enrichissement personnel», explique l’architecte, designer et ethnologue natif de Charlevoix.

Économusée encadré

D’abord pensée pour assurer la survie de la papeterie artisanale Saint-Gilles, à Saint-Joseph-de-la-Rive, dans Charlevoix, en y attirant des touristes, la formule a rapidement séduit les artisans du Québec. À compter de 1992, meunier, viticulteur, taxidermiste, sculpteur sur sable et sur bois, fromager, joaillier, fumeur de poissons et autres entrepreneurs culturels ont emboîté le pas et formé la SRE.

Au tournant des années 2000, les économusées se sont mis à rayonner dans les provinces de l’Atlantique, mais une mauvaise gestion a fait chuter le nombre de membres de 17 en 2010 à 5 en 2016. Plus récemment, c’est dans l’ouest du pays que le concept a pris son essor. Là encore, on mise sur la transmission des savoirs et la préservation du patrimoine immatériel. «Ce qu’on a acquis pendant des générations ne doit pas se perdre d’un coup. C’est dans la racine que l’on trouve l’identité», souligne Cyril Simard, qui a été le premier directeur de la chaire Unesco en patrimoine culturel de l’Université Laval.

Pour Pascale Knoglinger, directrice de projets à la Société de développement économique de la Colombie-Britannique, le modèle des économusées permet aux entreprises culturelles de se démarquer en offrant un produit touristique expérientiel. «Malgré le déclin économique des dernières années, la consommation de produits fabriqués localement, de façon artisanale, est en plein essor», dit-elle. Si bien que le nombre d’économusées en Colombie-Britannique est passé de 3 à 7 au cours des six derniers mois et qu’il pourrait atteindre 20 d’ici cinq ans, selon elle.

Depuis 2008, 27 économusées ont vu le jour en Europe du Nord (Suède, Norvège, Islande, Irlande, Royaume-Uni, Danemark). D’ici 2018, 13 nouveaux établissements seront créés en Europe et 5 autres dans l’est du Canada grâce au programme international Craft Reach. Celui-ci investira 2,1 millions de dollars (dont 1,3 proviennent de l’Union européenne, le reste d’organisations régionales, dont la SRE) dans la promotion du travail des entreprises artisanales, particulièrement en milieu rural.

Économusée encadré 2«Nous étions à la recherche d’une bonne méthode pour préserver notre héritage culturel et contribuer à la vitalité des collec­tivités», explique Kari Clausen, directrice de la Société royale norvégienne pour le développement, qui a récemment pris le rôle de leader de Craft Reach. «Le modèle des économusées répond exactement à nos attentes.»

Selon Kari Clausen, les hauts standards de qualité qui y sont liés permettent de bâtir des entreprises solides capables de transmettre leur savoir et d’attirer les touristes. «Nous voulons garder le savoir-faire et les emplois à l’échelle locale au lieu de voir la production délocalisée en Asie», dit-elle. Certaines entreprises norvégiennes en difficulté ont d’ailleurs pu retrouver le chemin de la rentabilité en se transformant en économusées. C’est le cas du fabricant de chaus­sures en cuir Aurland Skofabrikk, qui a multiplié ses ventes directes au public en ouvrant une boutique à même son atelier.

Économusée encadré 3«Le modèle de l’économusée est reconnu mondialement, car c’est un bon exemple d’union entre la culture et l’économie», dit Cyril Simard, qui ne se doutait pas que son idée jouirait d’une telle popularité.

Au fil du temps, les entreprises culturelles qui réussissent sont devenues des moteurs de développement régional et elles procurent un énorme sentiment d’appartenance et de fierté. Par exemple, Bilodeau Canada, qui exploite l’Économusée de la taxi­dermie et celui du pelletier-bottier, emploie plus de 87 personnes dans ses ateliers de Normandin, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, ce qui en fait le principal employeur du village d’un peu plus de 3 000 habitants. À Sainte-Thérèse-de-Gaspé, en Gaspésie, la poissonnerie Lelièvre, Lelièvre et Lemoignan et son Économusée du salage et du séchage de poisson emploient jusqu’à 175 personnes pendant la saison de la pêche, qui s’échelonne d’avril à novembre.

En 2014, les 32 économusées que comptait le Québec ont généré un chiffre d’affaires de 41,5 millions de dollars et soutenu 558 emplois. De plus, la fré­quentation est en constante crois­sance depuis 10 ans, atteignant un nombre record de 644 000 visites annuelles en 2014. Par comparaison, le Musée des beaux-arts de Montréal, le plus fréquenté du Canada cette année-là, en accueillait 1,01 million.

Signe que la tendance est loin de s’essouffler, le réseau, qui compte 73 membres, en a accueilli 5 nouveaux au cours des derniers mois, et au moins 21 s’ajouteront d’ici trois ans (3 dans l’est du Canada, 3 en Saskatchewan, 2 en Colombie-Britannique, 13 en Europe).

Un artisan travaille à la Papeterie Saint-Gilles, l'économusée du papier, à Saint-Joseph-de-la-Rive en Charlevoix. (Photo: Papeterie Saint-Gilles)
Un artisan travaille à la Papeterie Saint-Gilles, l’économusée du papier, à Saint-Joseph-de-la-Rive en Charlevoix. (Photo: Papeterie Saint-Gilles)

Mais la SRE ne s’assoit pas sur ses lauriers. Sous la gouverne, depuis deux ans, de Carl-Éric Guertin, ingénieur qui a travaillé à la promotion des bâtiments commerciaux en bois, la société a décidé de renouveler son image de marque, plus léchée et plus moderne, en lançant notamment un magazine papier distribué dans tous les économusées et toutes les associations touristiques du Québec (aussi offert en version électronique).

Iran, Colombie, Maroc, Louisiane, Californie, Tunisie, les demandes d’information affluent des quatre coins de la planète. «Pour le moment, notre seul problème est notre capacité de répondre à la demande», dit Carl-Éric Guertin, qui s’est rendu à Haïti en avril pour voir comment la SRE pourrait s’y implanter. Le voyage a été concluant : quatre entreprises haïtiennes entameront le processus pour se joindre au réseau à compter de cet automne. «Il y a des artisans et des touristes partout dans le monde. J’ai toujours dit que notre concept est universel et qu’il peut être adapté par­tout», conclut le directeur général, persuadé d’atteindre la centaine de mem­bres d’ici trois ans.

 

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