La fuite dans l’intensité

Quand on lit un roman, on a tort de confondre l’auteur et le narrateur. Les romanciers s’évertuent d’ailleurs souvent à établir cette distinction. Quand on lit un essai, par contre, celui qui nous parle est bel et bien l’auteur. Le romancier québécois Jean-Jacques Pel­le­tier a osé briser cette convention. Il cosigne en effet un essai avec l’un de ses personnages de roman, Victor Prose, déjà connu des lecteurs pour sa propension à exprimer sa vision du monde.

Chronique de Pierre Cayouette : La fuite dans l'intensité

Quand on lit un roman, on a tort de confondre l’auteur et le narrateur. Les romanciers s’évertuent d’ailleurs souvent à établir cette distinction. Quand on lit un essai, par contre, celui qui nous parle est bel et bien l’auteur. Le romancier québécois Jean-Jacques Pel­le­tier a osé briser cette convention. Il cosigne en effet un essai avec l’un de ses personnages de roman, Victor Prose, déjà connu des lecteurs pour sa propension à exprimer sa vision du monde.

Il s’agit d’un essai «?panoramique?», prévient l’éditeur. Chose certaine, l’auteur emprunte une variété de tons. Nous sommes parfois dans un essai littéraire à la Roland Barthes, parfois dans un essai «?académique?» comme en écrirait un professeur de philosophie, d’autres fois dans un pamphlet au vitriol digne d’un sociologue de taverne ou d’un chroniqueur populiste.

Pelletier et son coauteur fictif dressent un portrait bien sombre de la société actuelle. Englués dans le présent, inondés par un déluge d’information, coupés de nos ancrages historiques, nous sommes incapables de trouver un sens à notre existence, incapables de nous soucier des autres, incapables de solidarité ou de projet politique durable. Nous vivons dans une fébrilité permanente, estime Pelletier, pour oublier la perte de sens de nos vies. Bref, les Occidentaux sont devenus des taupes frénétiques, en proie à l’agitation à courte vue. Enchaînés à nos tablettes numériques et à nos téléphones intelligents, nous vivons sur Twitter, Facebook ou Internet, obsédés par l’idée d’une jeunesse éternelle et par l’«?ici, maintenant?».

En reprenant la célèbre déclaration de l’ancien PDG de Google Eric Schmidt – «?l’humanité crée tous les deux jours autant d’infor­mation qu’entre le début de la civilisation et l’année 2003?» -, Pelletier rappelle que les critères d’analyse classiques, qui exigent du temps, ne permettent pas de faire face à cette marée montante de tout ce qu’il faut trier, classer, évaluer. Conséquence?? Le premier critère vers lequel la personne se tourne pour faire un tri dans ce fatras d’information, c’est l’effet. Le souci de vérité vient bien après.

Dans ce contexte, n’est digne d’intérêt que ce qui est extrême. C’est partout pareil, dit Pelletier. Dans les médias, au cinéma, dans la fiction télévisuelle, la musique, les romans et même les arts plasti­ques. Cette montée aux extrêmes, dit l’essayiste, obéit à une quadruple logique?: celle de la drogue (l’escalade?: il faut toujours plus de stimulation pour obtenir satisfaction), celle du cancer (la prolifération), celle de la délinquance (la transgression des limites) et celle de la pornographie (le retour du refoulé).

Déprimant, tout cela… Que faisons-nous lorsque nous prenons conscience que nous sommes des taupes frénétiques?? À ce propos, Jean-Jacques Pelletier n’élabore pas à outrance. Nous cherchons en vain des «?pistes de solutions?» pour échapper à notre triste sort. «?Le plus sûr reste d’inves­tir dans l’éducation?», soutient Pelletier. Mais encore??

Les taupes frénétiques : La montée aux extrêmes, par Jean-Jacques Pelletier, avec la collaboration de Victor Prose, Hurtubise, 456 p., 24,95 $.

 


LE PAYS INTÉRIEUR DE VIGNEAULT

Gilles Vigneault a fait « le pari de croire » et il ne s’en est jamais caché, même s’il en a peu parlé. Dans cet entretien biographique fort lumineux qu’il accorde au journaliste Pierre Maisonneuve, le poète de Natashquan traite amplement de sa foi chrétienne et de la place de la spiritualité dans sa vie. Quiconque s’intéresse à l’œuvre immense de Vigneault y trouvera des clés pour mieux en saisir le sens. Tout au long des entretiens, le poète appelle à la nuance. Il serait naïf et maladroit, prévient-il, de diviser le monde en deux catégories, croyants et non-croyants. « Certains athées ont des incertitudes et quelques incroyances. Et puis, de temps en temps, ils font parfaitement confiance à quelqu’un, à quelque chose qui leur semble représenter l’infini ou l’absolu. C’est croire ! Et de l’autre côté, il y a des croyants qui transportent des montagnes de doutes, qu’ils n’avouent pas. La réalité ne se divise pas en deux. Pour moi, un athée, c’est un croyant qui se repose. » (Vigneault : Un pays intérieur, par Pierre Maisonneuve, Novalis, 152 p., 26,95 $)

 

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