La fureur de danser

Muse d’Édouard Lock pendant 18 ans — au sein de La La La Human Steps —, elle s’est engagée dans des chorégraphies qui relevaient du saut à l’élastique… sans élastique. On s’attendait à rencontrer une forte tête : c’est un ange envolé d’un vitrail, une mutante avec des épaules comme ça et une énergie à tout casser. Louise Lecavalier comptera dans l’histoire de la danse.

Photo : André Cornellier

« Égérie de la danse contemporaine », « tornade blonde », « ballerine électrique » : vous êtes une légende.

– Je ne me réveille pas le matin en me disant que je suis la « tornade blonde ». Je suis une danseuse, je ne vis pas avec les mots. C’est en répétition, quand je ne me trouve pas bonne, que je me rappelle parfois ce que l’on a écrit sur moi.

La danse peut-elle changer le monde ?

– J’entends parfois des artistes dire qu’ils ont des idées, des causes sociales à défendre. Moi, je fais un travail très égoïste, car c’est moi que j’observe. Je ne veux pas changer la société, je veux me changer, moi, et cela prend du temps. C’est pourquoi je danse encore après 30 ans.

Et vous êtes restée adepte de la danse extrême.

– Oui, je recherche toujours la décharge d’adrénaline. En studio, je vais spontanément vers la défonce physique. Après, en cours de travail, je me réfrène, j’apporte les nuances.

Cette virtuosité ne se calme pas avec l’âge ?

– Bizarrement, c’est le con­traire. Je devrais avoir honte ! Danser me permet de mieux vieillir.

On parle souvent de la souffrance qu’endurent les danseurs dans leur volonté de façonner leur corps.

– Je ne peux pas nier qu’il y a une dépense physique énorme qui demande un certain courage. Mais comment imaginer vivre autrement ? On a un corps qui nous est donné pour tant d’années. Certains se font croire qu’ils n’ont pas besoin de se dépasser physiquement, par con­tre ils se font tatouer ou percer pour éprouver des sensations.

Quelle est votre première préoc­cupation sur scène : transmettre l’émotion ?

– C’est d’être là, dans le moment présent. Je suis plus heureuse sur scène aujour­d’hui que du temps de La La La. À l’époque, quand j’atteignais en répétition des dépassements physiques que je n’arrivais pas à reproduire sur scène, je vivais une grande déception. Maintenant, j’accepte les imperfections, qui contribuent souvent à la beauté du spectacle.

Le public pense souvent ne pas avoir les compétences pour apprécier un spectacle de danse.

– On regarde la danse comme on regarde une peinture abstraite. La danse parle de l’essen­tiel, des émotions humaines. Elle se ressent.

Depuis quelque temps, plusieurs compagnies préco­nisent la « non-danse » au profit de la parole.

– Ce mouvement, si je puis dire, sévit particulièrement dans certains centres en Europe. Je peux comprendre que les chorégraphes aient envie que leur monde se cogne à d’autres formes d’art, mais moi, je préfère parler avec mon corps. Je ne suis pas réfractaire à l’essai, mais j’ai trop d’estime pour les gens dont le métier est de parler sur scène pour aborder cela en amateur.

Imaginez-vous le jour où vous ne danserez plus ?

– Dès que je sentirai qu’il est urgent de ne rien faire, j’arrêterai. Et me tournerai peut-être vers l’enseignement.

 

NDLR : Le jour de notre entretien, Louise Lecavalier quittait Montréal pour aller danser à Vienne. À son arrivée en Autriche, elle apprenait le décès de son conjoint, le comédien Reynald Bouchard, mort d’une crise cardiaque.

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Is You Me, duo sur l’identité créé et dansé par Benoît Lachambre et Louise Lecavalier, avec la collaboration de Laurent Goldring (scénographie, éclairages et projections) et Hahn Rowe (musique), Usine C, à Montréal, du 23 au 26 sept., 514 521-4493.

usine-c.com

 

 

 

 

 

 

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