La génération déchirée

Un Canadien d’origine chinoise et un Danois d’origine allemande racontent l’ostracisme subi par les enfants d’immigrants et la rage qui couve dans leur cœur… De quoi mettre le feu à une banlieue.

Les immigrants ont longtemps compté pour des prunes — la littérature en est une preuve flagrante. Les grandes vagues d’immigration ont beau avoir changé le visage des nations dès le début du 19e siècle, seule une poignée d’écrivains engagés, comme Arthur Miller, Upton Sinclair ou Willa Cather, ont daigné s’intéresser au sort de ceux qui doivent s’exiler par nécessité dans un pays où ils resteront à jamais des étrangers.

Il a fallu attendre les années 1980 pour que les auteurs des différentes diasporas fassent enfin entendre leurs voix — parlant de leur terre d’adoption avec circonspection, car on ne mord pas la main qui nous accueille… Aujourd’hui, ce sont leurs enfants qui prennent la plume, et eux n’hésitent pas à dénoncer le passé xénophobe de ces pays de tradition soi-disant tolérante qui s’acharnent encore à les appeler des « immigrants de seconde génération », bien qu’ils soient citoyens de naissance.

Dans son roman La pivoine de jade (en librairie à la fin septembre), le Britanno-Colombien d’origine chinoise Wayson Choy décrit le Chinatown du Vancouver des années 1940 — une enclave insalubre où les hommes, abandonnés par le Canadien Pacifique qui les avait exploités, refusés aux soupes populaires en raison de leur origine, meurent littéralement de faim dans les rues. Pas étonnant que ceux qui ont un toit et un emploi préfèrent vivre au rythme rassurant de l’ancienne Chine : ils jouent au mah-jong, consultent l’herboriste du coin, brûlent des papiers d’argent devant l’autel des ancêtres, offrent des prunes confites au Nouvel An. Tous ont payé une taxe exorbitante pour entrer au Canada (jusqu’à 500 dollars dans certains cas, soit le prix de deux maisons à l’époque), et pourtant ils sont privés de leurs droits, exclus de la plupart des professions. Ils restent à la merci des agents de l’immigration, qui, depuis l’adoption de l’Acte d’exclusion des Chinois, en 1923, cherchent n’importe quel prétexte pour purger le pays de ces « indésirables ». Quant à leurs enfants nés ici, pris dans les limbes bureaucratiques d’un gouvernement qui « canadianise » leurs prénoms mais refuse de leur accorder la citoyenneté, ils vivent dans la terreur de trahir leurs parents lorsque les « démons de l’immigration » débarquent en pleine nuit pour procéder aux interrogatoires et aux déportations. Le Canada, on le voit, n’a pas toujours été un modèle de multiculturalisme…

Si Wayson Choy fait preuve d’une certaine retenue pour régler ses comptes avec les pages honteuses de l’histoire, on ne peut en dire autant de Knud Romer. Ce publicitaire danois réputé, commentateur à la télé, acteur à ses heures (il a joué dans le film Les idiots, de Lars von Trier), a publié l’an dernier un roman autobiographique qui a frappé ses compatriotes comme une gifle, alors que le pays venait à peine de se remettre de la crise des caricatures de Mahomet. Il faut dire que Romer y démolit l’image inoffensive du royaume des Lego et de la Petite Sirène, et nous le présente comme une société étroitement soudée où règne l’esprit de clocher le plus mesquin. Né en 1960 dans la très homogène île de Falster, « où la Seconde Guerre mondiale n’a jamais pris fin », l’auteur raconte comment il a été victime d’ostracisme durant son enfance parce que sa mère était allemande. Passe encore qu’on l’humilie à l’école, qu’on détruise sa bicyclette neuve, qu’on vandalise sa maison. Ce qui le blesse au cœur, c’est de voir sa mère adorée, ancienne perle de la haute société prussienne, jetée aux pourceaux danois, qui la traitent avec haine et mépris. Les vils commerçants lui refilent des denrées périmées quand ils ne lui ferment pas la porte au nez, la traitent de « Boche » et font le salut nazi dans son dos. Même le pasteur refuse de lui serrer la main à Noël. « J’aurais donné ma vie pour la rendre heureuse », dit son fils, qui a pourtant honte d’elle quand, pour narguer les voisins, elle leur joue des airs allemands à l’accordéon.

En lisant Choy et Romer, on ne peut s’empêcher de penser au choc émotif qu’ont dû encaisser les petites musulmanes expulsées des compétitions sportives parce qu’elles portaient le foulard ou les jeunes sikhs suspendus de l’école parce qu’ils arboraient le kirpan. Et on comprend à quel point les enfants d’immigrants sont pris entre l’arbre et l’écorce lorsque vient l’âge de s’intégrer à leur milieu social : impossible pour eux d’abandonner les traditions familiales sans se sentir coupables de renier leurs parents. Un sacrifice déchirant, qu’il serait peut-être bon de prendre en considération quand on discute d’accommodements raisonnables.

La pivoine de jade, par Wayson Choy, XYZ, 264 p., 25 $.
Cochon d’Allemand, par Knud Romer, Les Allusifs, 183 p., 21,95 $.

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