La grande bouffe à Puvirnituq

Au Nunavik, l’avenir passe par les grands rendez-vous écotouristiques, comme le Festival des neiges de Puvirnituq et la course de traîneaux à chiens Ivakkak. Un moyen de créer des emplois et de célébrer la culture inuite.

Le repas de clôture du Festival des neiges, servi au centre communautaire de Puvirnituq, a de quoi dépayser le visiteur du Sud, avec son caribou cru. (Photo: Marie-Claude Simard)
Le repas de clôture du Festival des neiges, servi au centre communautaire de Puvirnituq, a de quoi dépayser le visiteur du Sud, avec son caribou cru. (Photo: Marie-Claude Simard)

Sur la baie gelée qui s’étend à l’infini devant le village de Puvirnituq, au Nunavik, par – 30 °C, une cinquantaine de spectateurs encouragent en inuktitut les neuf concurrents. Armés d’un tuuq, outil tranchant qui ressemble à une lance, ceux-ci tentent de percer la glace épaisse, jusqu’à ce que l’eau jaillisse. Après la proclamation du vainqueur, les spectateurs enfourchent leurs motoneiges, qui tirent des qamutik (traîneaux, en inuktitut) bondés, et filent vers le lieu du Festival des neiges, plus loin sur la banquise.

Au centre d’un quadrilatère délimité par des monticules de neige, des sculptures de glace inspirées de légendes inuites brillent dans la lumière éblouissante de cet après-midi de la fin mars. Plus loin, des navires en cale témoignent de la vocation maritime de ce village construit sur le 60e parallèle québécois.

Pendant une semaine, tous les deux ans, le Festival des neiges attire dans cette localité de 1 824 âmes des festivaliers venus des 14 villages du Nunavik, mais aussi du Nunavut, des Territoires du Nord-Ouest et du Groenland — le prochain aura lieu en 2017. La population double le temps des concours de compétences traditionnelles inuites: construction d’igloos, fabrication d’outils, chants de gorge, sculptures sur glace, courses de traîneaux à chiens.

«Le Festival est très important. Il nous permet de penser ensemble, d’agir ensemble, et il permet à nos jeunes d’apprendre la culture», explique Mattiusi Iyaituk, reconnu mondialement pour ses sculptures sur pierre. Selon ce sexagénaire d’Ivujivik, qui a remporté le premier prix en sculpture sur glace à Puvirnituq en 2011, les Inuits du Québec se remettent à peine du bouleversement culturel provoqué par l’arrivée des Qalunaat (Blancs) dans leur région, il y a plus d’un demi-siècle.

Les communautés du Nunavik n’ont cependant jamais succombé entièrement à l’influence du «Sud», comme les Inuits nomment le reste du Québec. Et depuis plus de 10 ans, des initiatives de revitalisation culturelle redonnent du souffle à plusieurs traditions, pour à la fois pallier la crise identitaire, qui fait des ravages chez les jeunes, et favoriser le développement économique de même que la création d’emplois dans la région.

Ainsi, le traîneau à chiens est aujourd’hui en plein essor au Nunavik, grâce à la course Ivakkak, née en 2001, dont le parcours change chaque année. En 2016, la compétition s’est déroulée sur la côte de la baie d’Ungava.

La première année, la course, réservée aux Inuits, avait attiré 9 équipes. Depuis, leur nombre oscille entre 11 et 15. «Aujourd’hui, beaucoup de mushers [NDLR: meneurs de chiens] gagnent un bon salaire en travaillant auprès des écoles ou des touristes avec des entreprises d’aventure. Plus de 50 équipes sont fonctionnelles au Nunavik», dit Jobie Epoo, qui a plusieurs fois été coordonnateur de la course.

Cette tradition des traîneaux à chiens a pourtant frôlé la disparition. À l’arrivée des Qalunaat et de leurs motoneiges, dans les années 1960, les Inuits ont été forcés d’envoyer leurs enfants à l’école des Blancs. Les familles, habituées à suivre les déplacements du gibier avec leurs équipages de chiens de traîneau, se sont installées en permanence autour des écoles. Les autorités fédérales et provinciales, évoquant des raisons de sécurité publique, ont procédé à l’abattage de plus de 1 000 huskys dans les villages du Nunavik.

En août 2011, le premier ministre du Québec, Jean Charest, a reconnu le tort que cet abattage a causé aux Inuits. Et le gouvernement a remis trois millions de dollars à la société Makivik — organisme qui veille à la protection des droits des Inuits du Québec — pour aider à la sauvegarde et à la promotion de leurs traditions et de leur culture.

Le gouvernement du Québec et l’administration régionale Kativik investissent depuis quelques années des sommes importantes pour promouvoir l’industrie du tourisme au Nunavik. L’objectif n’est toutefois pas d’y faire venir des autocars remplis de touristes. Au terme d’études approfondies, les communautés ont choisi de favoriser l’écotourisme, qui offre des formules sur mesure, à petite échelle.

«On va vers le tourisme d’aventure, le tourisme durable, qui met à profit les traditions locales», explique Isabelle Dubois, coordonnatrice de projets et directrice du marketing à l’Association touristique du Nunavik (ATN). Le Festival des neiges, la course Ivakkak et les activités proposées par les guides du Centre de formation du Nunavik en survie arctique (NASTC), par exemple, s’intègrent bien dans cette vision.

«Pour construire un igloo, il faut utiliser une vieille neige, et tous les blocs doivent être taillés dans la neige d’une même tempête», dit Paulusie Novalinga en plantant son panak dans le flanc d’une colline, là où la neige est bien épaisse. (Photo: Marie-Claude Simard)
«Pour construire un igloo, il faut utiliser une vieille neige, et tous les blocs doivent être taillés dans la neige d’une même tempête», dit Paulusie Novalinga en plantant son panak dans le flanc d’une colline, là où la neige est bien épaisse. (Photo: Marie-Claude Simard)

Paulusie Novalinga, fondateur du Festival des neiges, est également le fondateur du NASTC. «L’outil le plus important pour survivre dans la toundra l’hiver est le panak», dit-il à un petit groupe de cinq visiteurs du Sud, dont je fais partie. Le panak (couteau à neige) est utilisé pour tailler des blocs de neige. «Trop de gens égarés dans la toundra sont morts de froid en essayant de trouver leur chemin, alors qu’ils auraient dû se construire un igloo et attendre les secours», ajoute-t-il.

Une fois l’igloo terminé, deux guides étendent des fourrures de caribou sur le sol et installent les sacs de couchage. Lizzie Sivuarapik, une aînée inuite qui collabore avec le NASTC, passe la nuit dans l’igloo «des filles» avec nous. Sur un petit réchaud Coleman, elle fait du thé et de la bannique (pain sans levain) en guise de collation du soir. Un trou est percé dans le plafond. À l’extérieur, les aurores boréales envahissent le ciel.

Si les aventures en igloo dans la toundra comportent leur part d’exotisme, les repas servis lors du Festival des neiges ont également de quoi dépayser certains visiteurs du Sud. Pour clôturer celui-ci, un festin est servi sur la baie, directement sur la glace. Au menu: omble arctique et caribou crus. À l’aide d’une petite hache, les hommes accroupis coupent la viande gelée. Les femmes taillent des bouchées en cubes avec un ulu (petit couteau en demi-lune). En pièce de résistance, on sert de la bannique frite farcie de gros morceaux d’omble arctique juteux.

Fiers de leur différence, les Inuits aiment parler de leur culture, enseigner quelques mots d’inuktitut et partager leur nourriture. «Nous sommes les gardiens de la porte arrière de l’Amérique du Nord. Nous sommes différents, mais nous sommes des Canadiens à part entière», explique Paulusie Novalinga, en ajoutant qu’au Nunavik les visiteurs du Sud sont accueillis à bras ouverts.

 

Cet article est une mise à jour d’un reportage publié en 2012.

 

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2 commentaires
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Excellent reportage et Bravo ! Malheureusement lors de mes 4 années à Kuujuaq entre 1979 et 1983, ce genre d’activité n’existait pas ou probablement n’était pas connu mais se déroulait quand même sur le plan local. Que de beaux souvenirs durant ce séjour au Nunavik. Mes pensées vont à tous ces gens merveilleux que sont les Inuits que j’ai connu à Kuujjuaq et dans les autres villages le long de la baie d’Ungava et sur la baie d’Hudson.

J’ai bien ri quand j’ai lu « L’objectif n’est toutefois pas d’y faire venir des autocars remplis de touristes. » Ça me rappelait le temps où je travaillais pour le gouvernement du Québec au milieu des années 1980 et j’allais à Puvirnituq pour des rencontres avec les autorités locales et à mon retour à Québec j’ai envoyé mon compte de dépense à la section des finances du ministère. Quelques jours plus tard je reçois un appel du contrôleur qui me demandait tout bonnement pourquoi j’avais pris l’avion pour aller là, pourquoi pas l’autocar? Euh, je suis resté pantois quelques secondes avant de me rendre compte qu’il n’avait aucune idée où se trouvait le Nunavik et il fallut que je lui explique qu’il n’y a pas de routes là-bas… Ce que bien des gens ne comprennent pas non plus c’est que le Nunavik a beaucoup plus en commun avec le Nunavut et le Nunatsiavut qu’avec le reste du Québec et que le colonialisme du Québec n’est pas mieux que celui du fédéral des années passées. On oublie aussi un peu trop facilement que des familles inuites de Port Harrison (aujourd’hui Inukjuak) furent « déplacées » vers le Haut Arctique (Resolute et Grise Fiord) où on les a tout simplement abandonnées alors que ces gens n’étaient pas du tout habitués aux 4 mois de noirceur qu’on y trouve ni au genre de faune qu’on peut y chasser. L’histoire du massacre des chiens vient du fédéral et s’est étendu à tout le nord canadien où on a abattu un très grand nombre de chiens dits « eskimos » et il y eut une commission au Nunavut qui a étudié le rôle de la GRC dans tout ça.

Mais pour le voyageur qui veut visiter le Nunavik, c’est une expérience qui change une vie et la manière que nous avons de voir les choses. Pour certains ce peut être un voyage difficile alors que pour d’autres c’est d’une fascination absolue. Mais n’essayez pas d’y aller en autocar… ça va vous prendre des années, en attendant qu’une route soit construite vers ce pays si attachant et si beau. Je tiens aussi à saluer Thomassie Tookalak avec qui je travaillais à POV (comme on l’appelait à l’époque) et qui m’a accueilli comme un frère au sein de sa famille et qui faisait cuire le poisson sachant que les Qallunaat hésitaient à manger de la viande et du poisson crus (nous étions avant l’arrivée des sushis)… Il m’a quand même fait goûter au lagopède cru, encore chaud car fraîchement chassé par lui et son fils, et je dois avouer que c’était très bon.