La chanson québécoise, c’était mieux avant? Vraiment?

On a beaucoup parlé de chanson, la semaine dernière, merci au forum La chanson québécoise en mutation, organisé par le Conseil des arts et des lettres du Québec.

Les captations vidéos de certains ateliers et panels du forum sont maintenant archivées en ligne, et quelques-unes, dont la présentation de Louis-Jean Cormier, valent le détour. Le volumineux document préparé par le journaliste Philippe Renaud est également une lecture que je recommande.

Pour les plus pressés, l’article d’Isabelle Paré (Pour une chanson), publié dans Le Devoir de ce samedi, est probablement le meilleur sur le sujet. Pourquoi est-ce le meilleur ? Parce qu’il est exempt de cette nostalgie insupportable que j’ai trop lue, vue et entendue un peu partout depuis une semaine.

À en croire certains, nous vivons une période bien triste où la chanson qui se fait n’a pas beaucoup de mérite artistique. « Il est loin, ce temps béni où la chanson, c’était Félix, Vigneault, Léveillé et Charlebois », se plaignent les nostalgiques.

« Les textes de neuf chansons sur dix me rentrent par une oreille et me sortent par l’autre », lance même un lecteur du Devoir, qui croient que les textes de piètre qualité nuisent à notre chanson.

Ces gens ouvrent leur radio et leur télé, et ce qu’ils entendent ne leur semble d’aucune valeur. Ils regrettent cette belle époque où la Grande Chanson (avec les majuscules de noblesse) était partout, tout le temps… et ils oublient du coup un grand pan de la vraie histoire.

Ils oublient que la culture de masse consommée par la majorité de la population a toujours été, restons polis, un peu moche.

Les chansons qui jouent quotidiennement dans les cuisines et les voiture de la province, peu importe l’époque, sont généralement bien loin de la sainte-trinité Leclerc-Vigneault-Charlebois. Il suffit de fouiller un peu les Palmarès reconstitués de la chanson au Québec, préparés par la BAnQ pour s’en convaincre.

D’après vous, combien Gilles Vigneault a-t-il a eu de premières positions au palmarès depuis 1948 ? Dix ? Cinq ? Trois ? Non : un seul.

1977-01-22 – Vigneault, Gilles – « I went to the market » – 13 semaines au palmarès – 3 semaines au numéro 1

Et Leclerc ? Deux.

1951-03-24 – Leclerc, Félix – « Moi, mes souliers » – 6 semaines au palmarès – 1 semaine au numéro 1

1951-04-07 – Leclerc, Félix – « Mer n’est pas la mer, La » – 13 semaines au palmarès – 2 semaines au numéro 1

Monique Leyrac ? Que dalle. Claude Gauthier ? Zéro. Claude Léveillé ? Aucun. Même pas «Frédéric».

Jean-Pierre Ferland ? Seul son duo avec Ginette Reno, «T’es mon amour, t’es ma maîtresse», a atteint le sommet des palmarès. Parlant de Reno et de Ferland, «Un peu plus haut» n’a jamais dépassé la deuxième position.

Pendant ce temps, Patrick «Agadou» Zabé a placé cinq chansons au sommet des palmarès. Vous vous souvenez de Nuance et de leur succès «Vivre dans la nuit» (numéro un pendant 10 semaines) ? Hé bien sachez que quatre autres de leurs chansons, toutes complètement oubliées aujourd’hui, ont aussi été des numéros un.

En somme, la radio, la télé et la cutlure populaire ont rarement carburé à la fameuse «grande chanson», et le grand public a toujours aimé ça.

C’est également l’opinion d’André Gaulin, professeur émérite à l’Université Laval et auteur d’une anthologie de la chanson québécoise, cité dans l’article d’Isabelle Paré.

Ce spécialiste rappelle que la « chanson à texte », même dans ses plus belles années, n’a jamais réussi à rallier plus que 5 % du public. « On oublie que la musique la plus populaire, c’était celle des Classels et d’autres groupes. »

Juger l’état de la chanson en ne se fiant qu’à ce qui vient à nous, c’est faire fausse route.

Loin de moi l’idée de faire de l’âgisme, mais si vous avez plus de 45 ans, il est fort probable qu’il manque à votre culture de grands pans de ce qui se passe réellement dans le monde de la chanson. Je n’ai que 31 ans, et, déjà, je commence à avoir un angle mort quant à ce qu’écoutent les gens de 20 ans !

Quiconque était au spectacle extraordinaire qu’ont donné Avec pas d’casque, Philippe B et le Quatuor Molinari vendredi dernier vous le dira : il s’en fait encore, de la grande chanson. Tiens, je propose une petite pause musicale, juste pour vous le prouver.

L’autre erreur des nostalgiques de la grande époque est de laisser complètement de côté le contexte socio-culturel dans lequel ont évolué Vigneault et compagnie. Encore une fois, André Gaulin, cité par Le Devoir :

« Si la chanson à texte a marqué l’histoire du Québec, c’est qu’elle était portée par une cause politique (…) Les chansons de la Révolution tranquille ont été consacrées par le peuple. La chanson chantait le pays, elle chantait les passages de la vie. Il y a une correspondance entre celui qui chante la chanson et celui qui l’écoute. »

Généralement, les grandes créations qui bouleversent un peuple en entier alimentent et sont alimentées par de grands changements sociaux.

Si le contexte social a été généreux avec les chansonniers des années 1960 et 1970, il a été plus ingrat avec ceux des années 1980, autre moment de «crise» de la chanson au Québec.

Depuis le début des années 2000, quel est le grand projet qui anime notre société ? Nous vivons une époque un peu «drabe», disons-le. Pour plus d’un, le «printemps érable» a été le premier phénomène collectif auquel ils ont pu prendre part depuis le référendum de 1995.

Du coup, pour plusieurs personnes, la chanson «Intuition #1», d’Avec pas d’casque, est irrémédiablement associée à cette vidéo :

La pyramide des âges du Québec est là pour nous rappeler qu’à la grande époque tant regrettée, les jeunes avaient la belle part de la tarte démographique. Ces mêmes jeunes qui, bien souvent, sont ceux qui font et portent l’art qui transforme la société. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Et comme si ce manque de caisse de résonance n’était pas suffisant, ajoutons que, de nos jours, la culture s’absorbe autrement. Les publics sont fragmentés et la force de frappe des phénomènes culturels, mêmes les plus importants, s’en trouve affaiblie.

Est-ce à dire qu’il n’existe plus rien qui puisse faire vibrer ? Pas du tout, mais ça signifie qu’il faut revoir nos points de comparaison.

En résumé : cessez de pleurer une quelconque époque idyllique qui n’a jamais vraiment existée et, surtout, cessez de vous en servir comme argumentaire pour médire de la chanson d’aujourd’hui.

Sur le plan artistique, la chanson d’aujourd’hui se porte bien. Les jeunes font encore de la musique en français et ils en font encore de la bonne, et même parfois de la grande.

Quant à sa santé sur le plan économique ou industriel, ça, c’est une autre histoire…

***

Frustration bonus : On s’est aussi souvent plaint d’une prétendue vague de québécois francophones qui se mettent à l’anglais, mais on ne les nomme jamais. Entre autres parce que la vague n’existe pas vraiment. Qui sont ces faux anglophones qui ont tant de succès ici avec leur musique ? Allez-y, j’attends votre liste.

Simple Plan ? D’accord. Pascale Picard ? Ouin… demandez-lui comment vont ses ventes de disques (elle en a parlé elle-même durant le forum)…

Je peux nommer plus d’anglo-québécois qui ont commis une ou plusieurs chansons en français que le contraire. Ne mélangeons pas la situation de la France avec la nôtre.

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6 commentaires
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Merci pour ce texte éclairée.

Je suis tanné de juste voir des textes de chialages et de gens qui s’en prennes aux artistes sans savoir tout ce qui se fait en ce moment au Québec.

Avant de se faire croire qu’on est AUTEUR,
COMPOSITEUR et INTERPRÈTE, il faut avoir un minimum d’instruction et de compétence.
Un jeune qui demandait à Gilles Vigneault
comment faire pour composer des chansons,
M. Vigneault lui a répondu qu’il faut commencer
par aller à l’école….Je ne sais pas si toutes les chansons sont écrites par des cerveaux embrumés, mais les compositions sont mièvres sans parler des mélodies qui ne sont qu’un suite
de notes sans saveurs.

Que dire des interprètes qui n’ont ni voix, ni charisme. Ce n’est pas parce qu’on a quelque chose à dire qu’on doive le mettre en musique et le chanter soi-même. N’y a-t-il pas d’autres véhicules que la chanson et l’humour? Pourquoi pas l’action sociale?

Non. Vraiment. Je ne pleure pas sur ce temps idyllique comme vous lendites. Mais je pleure sur cette incapacité que nous avons de saisir les paroles des chansons tellement l’articulation des chanteurs est moche et la musique ahurissante avec ses boum boum et ses notes exagérément crissantes qui enterrent le chanteur. Des fois, oui, je regrette la « sainte trinité » tout simplement parce qu’ils ne nous cassaient pas les oreilles avec cette musique débandée qui laisse si peu de place aux émotions qu’on pourrait retirer des paroles du chanteur.

@Nathalie :
La musique n’est pas une chose monolithique. Il se fait aujourd’hui une multitude de styles et de sons… tout comme à l’époque de la « Grande Chanson ».

Pas de sons qui crissent dans les années 60-70 ? Je crois que vous devriez aller réécouter les bandes retrouvées de L’ostidcho (http://www.banq.qc.ca/collections/collection_numerique/losstidcho/losstidcho/) histoire de vous rappeler qu’en même temps que Vigneault turluttait, Charlebois rockait et était accompagné par un orchestre de free jazz. Ou alors faites un détour par ce qu’on pu faire les Sinners. C’était parfois assez… spécial.

Mais pour revenir à la magnifique époque dans laquelle nous vivons :
Vous n’aimez pas le rock abrasif de Malajube où les paroles sont masquées par des épaisseurs de guitare ? Pas grave, il vous reste la poésie fine de Philippe B (vous avez écouté l’extrait dans le billet ?), le country réjouissant de Chantal Archambault (c’est sorti cette semaine et c’est très bon http://chantalarchambault.bandcamp.com/) ou la pop inventive de Karim Ouellet.

Si vous pleurez sur la musique qui se fait en la prenant comme un tout uniforme, c’est que vous y allez de préjugés. Du coup, vous sonnez un peu comme mes grand-parents, quand ils ont entendus les Beatles ou Elvis pour la première fois…

Bonjour,
Combien ont vraiment écouté Alecka (http://www.alecka.com/) du début à la fin?
et que dire de Stéphane Côté, Alexandre Poulin, Ariane Moffat (je sais, elle a eu sa petite « dérape » en anglais mais bon…) Catherine Major? la liste est si longue…
As-t’on oublié Chloé Sainte-Marie, Douze Hommes Rapaillés, Karkwa, Pierre Lapointe, Locco Locass, Marc Derry, Les Cowboys Fringants, Michel Rivard, Thomas Hellman, Richard Desjardins, Fred Pellerin et combien d’autres…
La liste est longue et d’une telle variété de genres!
Il y a aussi les illustres inconnus qui font pourtant du si beau travail et se produisent dans plusieurs petites salles de spectacles un peu partout dans la province mais qui ne jouent malheureusement pas sur nos radios si commerciales !!!