La grande foire de la télé

Si Sophie Paquin et la famille Parent connaissent autant de succès à l’étranger, c’est en partie grâce au MIPCOM, un grand marché international de la télévision où les séries québécoises rayonnent chaque année.

Si Sophie Paquin et la famille Parent connaissent autant de succès à l’étranger,

On dirait une foule se dirigeant vers un stade pour assister à un concert. Nous sommes plutôt à Cannes, sur le célèbre boulevard de la Croisette, et les gens qui affluent vers le Palais des festivals et des congrès – celui qui accueille tous les ans le gratin du cinéma – exhibent mallettes et cellu­laires. Ils sont venus brasser des affaires au MIPCOM, le plus grand marché de la télévision et des contenus numériques.

Les participants attendent sagement de passer au détecteur de métal et de valider leur insigne d’accès auprès des gardiens de sécurité. Certains patientent en regardant l’écran géant qui diffuse des extraits de Juste pour rire: Les gags. Quelques mètres plus loin, ce sont les sketchs de Lol;-) qui divertissent les gens.

Ces deux créations québé­coises sont bien connues à l’étranger pour avoir été diffusées au petit écran dans une centaine de pays. Et leur carrière internationale continue sur sa lancée, entre autres grâce au MIPCOM.

Depuis 28 ans, ce salon sert d’intermédiaire entre producteurs et diffuseurs de partout dans le monde. Si plusieurs marchés du genre ont lieu chaque année, le MIPCOM se distingue par le nombre de participants – plus de 12 000 – et la variété des activités offertes. On y vient pour trouver des partenaires de production, acheter des contenus télé ou destinés au Web et au mobile, et pour se tenir à l’affût des tendances de l’industrie.

C’est au « MIP », comme le surnomment les habitués, qu’ont été vendues de nombreuses séries québécoises, dont Un gars, une fille – qui compte à ce jour 24 adaptations et des diffusions dans plus de 70 pays -, Les hauts et les bas de Sophie Paquin et, plus récemment, Les Parent.

Le Canada est bien visible à ce Davos de la télévision. Avec plus de 200 entreprises au rendez-vous, sa délégation est la cinquième en importance sur la centaine de pays représentés. Pas étonnant que les organisateurs du MIPCOM aient décidé de mettre le pays à l’honneur de la prochaine livraison, qui aura lieu en octobre. Le volet Focus on Canada sera l’occasion de rendre hommage aux réalisations canadiennes, dans le cadre de conférences et d’activités de réseautage.

Mais le MIPCOM, c’est d’abord un gigantesque salon d’exposants. À l’intérieur du Palais des festivals, la foule serpente parmi des centaines de kiosques tenus par des producteurs, des chaînes de télé et des organismes de diffusion regroupés par pays. Émirats arabes unis, Russie, Brésil, Chine… L’anglais chante différemment d’une allée à l’autre.

Le pavillon que chapeaute Téléfilm Canada occupe à lui seul plus de 400 m2 et compte une soixantaine d’entreprises et de producteurs indépendants. Les petites tables circulaires et les salons privés destinés aux rendez-vous d’affaires sont presque tous occupés, et les discussions vont bon train.

« C’est la plus grande occasion de présenter nos séries et d’échanger avec des collègues d’autres pays », dit la productrice montréalaise Marie Brissette, qui a participé à une dizaine de MIPCOM.

Durant la foire de 2011, elle a vendu les quatre saisons de la série Les Appendices à un produc­teur polonais. Les cinq humoristes à lunettes, dont les sketchs sont diffusés sur les ondes de Télé-Québec depuis 2009, pourraient un jour être reconnus dans les rues de Varsovie : l’acheteur a choisi de faire doubler la série plutôt que d’en créer une nouvelle version avec des comédiens locaux.

Deux autres concepts des Productions Marie Brissette – Fais ça court!, un concours de réalisa­tion de courts métrages, et Livrai­son d’artistes, une émission où des artistes créent une œuvre originale pour une personne du public – ont suscité l’intérêt d’entreprises allemande et brésilienne.

De telles ventes et des par­tenariats avec l’étranger sont devenus nécessaires pour plusieurs producteurs québécois. « Il est important de s’ouvrir à d’autres marchés, car on vit des années difficiles au Québec, dit Marie Brissette. Les diffuseurs semblent moins prêts à courir des risques, étant donné la pression des cotes d’écoute, et il est plus ardu de vendre des concepts originaux. »

Certains ont même fait de la coproduction leur modèle économique. C’est le cas de Ghislain Cyr, président de Sardine Productions, une entreprise de Mont­réal spécialisée en contenu jeunesse, à qui l’on doit notamment le dessin animé Léon. « Pour nous, la coproduction est quasi incontournable, dit-il. Faire un dessin animé coûte cher, les licences payées par les diffuseurs canadiens sont à la baisse et il y a beaucoup moins de cases horaires jeunesse qu’avant sur les chaînes télé, donc moins de chances de placer nos séries. »

Pour Ghislain Cyr, le MIPCOM est l’occasion de dénicher des partenaires. Par le passé, il y a rencontré les gens de l’entreprise française Cyber Group Studios, un acteur important sur le marché international, avec qui il a ensuite coproduit le dessin animé Manon. À ce jour, les aventures de la fillette, destinées aux enfants de deux à cinq ans, ont été vendues à plus de 100 pays.

Sardine et Cyber Group planchent maintenant sur une coproduction qui mettra en vedette la petite souris Mia, héroïne des jeux interactifs de l’entreprise montréalaise Kutoka.

Les émissions jeunesse canadiennes divertissent des enfants partout dans le monde. En 2010, elles figuraient au palmarès des 15 séries pour jeune public les plus populaires en Australie, en Espagne, au Danemark et en Norvège. Elles gagnent également du terrain aux États-Unis, au Moyen-Orient et en Amérique latine.

« Nous sommes reconnus pour être capables de répondre aux besoins de ce marché, dit Ghislain Cyr. En animation, on recherche maintenant notre expertise, notamment dans les pays émergents qui se lancent en coproduction. »

À Cannes, l’émission la plus visionnée par les acheteurs dans le catalogue en ligne du MIP­Junior – le volet jeunesse du MIPCOM – est le dessin animé 1001 Nights, des studios Big Bad Boo, de Vancouver, traduit en 12 langues et diffusé dans 60 pays.

« Nos créateurs jeunesse ont un savoir-faire de longue date sur le marché international, mais ils ont aussi su profiter des occasions créées par l’arrivée des nouvelles plateformes », dit Sheila de La Varende, directrice du développement des affaires nationales et internationales à Téléfilm Canada. « Leurs produits ne sont plus seulement conçus pour la télé ; ils s’étendent aux jeux et au Web. »

Téléfilm Canada estime que les ententes conclues dans son pavillon au cours du MIPCOM 2011 représentent 59,1 millions de dollars. Et ce bilan pourrait bien être déclassé en octobre, lorsque le Canada sera le pays à l’honneur de la grande foire de la télé.

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La famille des MIP

Les MIP se déroulent à Cannes tous les ans, au printemps ou à l’automne. Ils sont la création du groupe Reed MIDEM, une entreprise française qui organise des marchés professionnels internationaux.

À l’origine, le mot MIP était un acronyme désignant le « Marché international des programmes ». Aujourd’hui, on parle seulement de MIP.

MIPCOM : Le plus couru des MIP. Il fournit l’occasion de vendre ou d’acheter des séries télé, mais également des contenus destinés aux plateformes numériques. Il comprend le MIPJunior, deux jours de conférences et de projections d’émissions jeunesse.

MIPTV : L’aîné de la famille fêtera ses 50 ans en avril prochain. Pendant printanier du MIPCOM, ce marché s’adresse également aux artisans de l’industrie de la télévision.

MIPDOC : Le marché international des documentaires réunit des entreprises d’une soixantaine de pays. Il se déroule en même temps que le MIPFORMAT, un rendez-vous de visionnement des nouveaux concepts télé, et le MIPCUBE, un forum où les décideurs de l’industrie viennent discuter de la télévision de demain.

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Petit lexique pour discuter télé

Format : Certainement le mot le plus entendu au MIPCOM. Il désigne un concept télé qui a fait ses preuves dans son marché local et qui fait l’objet d’une licence pour être adapté dans un autre territoire. Cette licence précise les éléments du format, comme la description de l’intri­gue et des personnages, le public visé, la durée de chaque épisode et parfois même les décors et l’ambiance sonore.

Adaptation : Un acheteur peut se procurer une série dans sa version originale – qu’il fera peut-être doubler ou sous-titrer – ou encore acquérir des droits pour en faire une adaptation. Il s’agit d’une nouvelle version de la série, adaptée à la culture du pays et mettant en vedette des comédiens locaux. L’adaptation doit cependant respecter le format.

Coproduction : Œuvre audiovisuelle réalisée conjointement par des producteurs de pays différents, selon les normes d’un accord international de coproduction. En vertu de cette entente, les partenaires doivent avoir recours à des techniciens, des créateurs et des comédiens originaires de tous les pays concernés. L’œuvre est considérée comme une production nationale dans chacun de ces États. Le Canada a signé des accords avec 53 pays.

Coentreprise : Coproduction non officielle qui, si elle répond à certains critères, peut être considérée comme du contenu canadien et ainsi bénéficier d’avantages sur les plans du financement et des licences de diffusion.

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