La laïcité tranquille ?

Ceux qui croyaient avoir mis la religion à la porte des écoles vont bientôt découvrir qu’elle est revenue par les fenêtres : en septembre 2008, les élèves du primaire et du secondaire suivront des cours d’éthique et de culture religieuse.

Rejetant le modèle français comme l’américain, notre ineffable ministère de l’Éducation va innover : le Québec sera le seul endroit du monde où le système d’enseignement laïque permettra d’aborder « objectivement » le bien et le mal afin de construire une morale civique. On invitera aussi les élèves à s’intéresser aux traditions et symboles religieux.

Philosophe et professeur à l’UQAM, Georges Leroux argumente en faveur de ce programme. Il parle d’une « quasi »-utopie et justifie intégralement cette démarche vertueuse et angélique. Sous prétexte d’encourager un « vivre-ensemble » souhaitable, les 20 000 enseignants du primaire raconteront donc aux enfants des histoires tirées de la Bible ou de la tradition coranique, des contes inspirés de la vie de Bouddha, de Confucius ou de Jésus. La magie et le merveilleux l’emporteront à coup sûr sur le rationnel et Darwin.

C’est ce que Georges Leroux nomme une « laïcité ouverte » : on ne peut pas, croit-il, se fier à la littérature (qui pourtant ne manque pas de contes de fées et de fables) pour éduquer les petits Québécois de toutes origines, il faut puiser dans un fonds religieux ! Au secondaire, les élèves discuteront avec des spécialistes (pas encore formés) des rites et coutumes, des paroles des prophètes et des grandes idéologies. Pourquoi cet enseignement dans des écoles non confessionnelles ? Pour permettre une transition douce entre les pratiques catholiques anciennes et le temps séculier. Pour rassurer. Pour que puissent se côtoyer sans heurts les enfants de toutes les confessions. Pour encourager, écrit Leroux, la « vie bonne ». Dans sa prose limpide, le philosophe veut le bonheur de tous.

C’est une démarche sympathique, mais une fois encore, de peur de choquer, on se bouche les yeux et on évacue l’histoire. Les élèves en culture religieuse ignoreront les croisades, les affrontements mortels entre protestants et catholiques, les pogroms, les razzias de l’Islam, les conversions cruelles des Indiens d’Amérique, les révolutions absurdes au nom d’idéologies, le terrorisme sikh et les haines des bouddhistes envers les musulmans. Une fois de plus, la catéchèse se substitue à l’histoire.

Au Québec, suivant notre tradition de suprême naïveté, l’école neutre deviendra le foyer de tous les irrationnels. Des milliers d’enseignants seront transformés en missionnaires œcuméniques. L’État a mis 40 ans à obtenir la déconfessionnalisation scolaire ; en quelques mois, les bien-pensants auront réintroduit la pensée magique au royaume de la science.

Pour ne pas désespérer, il vaut mieux lire et méditer le court essai de Yolande Geadah consacré aux problèmes d’une société laïque face à la montée des intégrismes. Accommodements raisonnables se présente comme un parfait résumé de la pensée rationnelle et juste dans un monde qui subit les assauts du prosélytisme multiculturel. En fait, ce texte, publié au printemps 2007, aurait pu nous éviter les psychodrames d’une commission nommée par un gouvernement qui ne voulait pas assumer ses responsabilités. Il peut servir de référence impeccable.

La laïcité est un « processus conflictuel », nous rappelle Yolande Geadah : « Les décisions prises concernant les limites à établir entre les croyances religieuses et leur expression dans le domaine public font rarement l’unanimité. » Si l’on ne balise pas très clairement un espace public neutre, on ne peut évidemment qu’encourager les affrontements.

Au Canada, en cas de conflit, la coutume est de faire appel aux juges ; ceux-ci trancheront toujours, au nom des chartes, en faveur de la personne lésée. Or, la décision juridique n’a pas la même incidence dans le cas d’un handicap physique que dans celui d’une pratique religieuse. L’effet d’entraînement n’est pas similaire et le juridique oublie trop facilement le contexte social. Yolande Geadah cite en exemple l’autorisation de porter le kirpan à l’école accordée par une Cour suprême qui ne l’accepte pas en son sein et l’interdit dans les avions.

L’approche juridique n’est pas nécessairement logique ni raisonnable. Le domaine religieux ne se raisonne pas, de toute façon ; c’est celui de la foi. Alors que Georges Leroux imagine la société comme une juxtaposition d’individus dans un centre commercial renfermant toutes les croyances, Yolande Geadah souhaite l’intégration de ces mêmes individus dans un ensemble neutre garanti par la séparation de l’Église et de l’État. « La première constitution canadienne, dit-elle, ne faisait nulle mention de Dieu » ; celle de 1982 évoque la « suprématie de Dieu ». Cela exigera une modification si le Québec doit un jour la signer.

Éthique, culture religieuse, dialogue, par Georges Leroux, Fides, 120 p., 9,95 $.

Accommodements raisonnables, par Yolande Geadah, VLB éditeur, 96 p., 12,95 $.

 

PASSAGE

Accommodements raisonnables

Malgré le désir de continuer à protéger la liberté de conscience, les revendications religieuses ne peuvent être considérées uniquement sous l’angle des libertés individuelles.

Yolande Geadah

Dans la même catégorie