La littérature des camps de Jorge Semprun

Il y a maintes façons de pénétrer dans l’histoire des camps de la Deuxième Guerre, mais le livre de Jorge Semprun est certainement l’une des plus puissantes qui soient. L’une des plus belles, si l’on ose dire. L’une des plus poétiques, assurément.

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

«Ils sont en face de moi, l’œil rond, et je me vois soudain dans ce regard d’effroi : leur épouvante. » C’est la première phrase de L’écriture ou la vie, le chef-d’œuvre de l’écrivain d’origine espagnole Jorge Semprun. C’est un livre sur son expérience au camp de Buchenwald, en Allemagne, où il fut déporté en janvier 1944. Il y restera jusqu’à la « libération » des camps, le printemps suivant. Un livre essentiel comme la littérature elle-même.

On souligne cette année le 75e anniversaire de la victoire des Alliés en Europe. Il y a plusieurs fenêtres par lesquelles on peut apercevoir — autant que cela puisse être possible — toute l’horreur de la Deuxième Guerre mondiale. C’est une histoire massive, lourde, mortifère. Il y a maintes façons de pénétrer dans cette histoire, mais le livre de Semprun, publié en 1994, soit 50 ans après sa sortie du camp, est certainement l’une des plus puissantes qui soient. L’une des plus belles, si l’on ose dire. L’une des plus poétiques, assurément.

L’épouvante à laquelle Semprun fait référence au début de son livre, c’est dans le regard de soldats des troupes du général Patton qu’il la perçoit. Buchenwald venait d’être libéré par les Américains, le 11 avril 1945. Les Allemands étaient en déroute. Un mois plus tard, le régime nazi allait capituler. Déjà, d’autres camps avaient été libérés, comme celui d’Auschwitz par les Russes qui venaient de l’Est. C’étaient les derniers moments de la guerre. La « vie d’après » allait débuter pour les survivants. « Depuis deux ans, écrit-il, je vivais sans visage. Nul miroir à Buchenwald. Je voyais mon corps, sa maigreur croissante, une fois par semaine, aux douches. »

Juif espagnol, fils de diplomate, Jorge Semprun n’a que 13 ans lorsque le fasciste Franco prend le pouvoir en Espagne, en 1939, à la suite d’une douloureuse guerre civile. Sa famille se réfugie alors en France, mais le mauvais sort n’en a pas fini avec eux. Le jeune Semprun est arrêté par la Gestapo en 1943, enfermé à Compiègne dans un camp de transit nazi, puis déporté à Buchenwald quelques mois plus tard, en janvier 1944. Il n’a pas encore 20 ans. Il n’est pas encore un écrivain.

Toute la beauté du monde ou le chant des oiseaux

Les Alliés avancent sur tous les fronts. « Des colonnes immenses d’hommes hagards », comme l’écrit Marguerite Duras dans La douleur, sont libérés des camps. Ceux-là, les nazis n’ont pas eu le temps de les gazer ou de les fusiller avant de les abandonner. Le récit de Duras raconte l’insoutenable attente, puis le retour de son mari, Robert Antelme, résistant et déporté à Buchenwald et à Dachau. « Nous attendions encore, d’une attente de tous les temps, de celle des femmes de tous les temps, de tous les lieux du monde : celle des hommes au retour de la guerre », écrit Duras. C’est l’autre côté du miroir. Alors que Semprun est dans l’attente de quitter un monde, sans savoir s’il en reviendra vraiment, Duras attend, à Paris, comme des milliers d’autres, le retour hypothétique de l’homme qu’elle aime.

Il y a des centaines de livres sur la Deuxième Guerre mondiale. Des livres d’historiens, mais aussi des romans, des récits de souvenirs, des recueils de poésie. L’ouvrage de Semprun est dans la veine de la « littérature des camps ». Comme les récits de Primo Levi ou ceux de Charlotte Delbo. Romanciers et historiens ne travaillent pas sur la même matière, l’exactitude des faits n’est pas la même que celle des sentiments.

Semprun a écrit un livre d’atmosphère. On est à ses côtés à l’intérieur du camp, puis dans les champs et villages environnants dans les heures suivant la libération. On perçoit avec lui les odeurs de chair brûlée, la monotonie des jours, toute la profondeur du mal qui l’assaille. Les souvenirs de Semprun semblent remonter à mesure que les sons s’éveillent. Ce sont les chants qu’entament ses confrères de captivité. Ce sont ceux des oiseaux, après que les fours crématoires eurent cessé de rejeter la mort tout autour. On entend les silences aussi, la plus belle des musiques. C’est à la fois toute l’horreur et toute la beauté du monde.

Pour ne pas perdre de vue la face du taureau

L’écriture ou la vie est un grand livre, un très grand livre. La voix de Semprun est juste, simple, poignante. À la publication de son chef-d’œuvre, au milieu des années 1990, il a déjà une douzaine d’ouvrages derrière lui. Et il a endossé plusieurs identités : républicain, déporté, militant communiste, clandestin sous Franco. Puis, toute une vie plus tard, ministre de la Culture dans le gouvernement espagnol de Felipe Gonzalez, en 1988. Aventure politique qu’il raconte brillamment dans Federico Sanchez vous salue bien. Sanchez, c’était l’un de ses pseudonymes sous Franco, dont le régime ne s’effondra qu’en 1977. Jusqu’à la publication de son récit Le grand voyage, à 40 ans, en 1963, il était resté silencieux sur son expérience de déporté. La littérature deviendra alors pour lui une façon de revivre. Déjà, ce premier livre était écrit en français, qui n’est pourtant pas sa langue maternelle. Un peu comme s’il s’était choisi de nouvelles origines. Comme s’il avait fait de l’exil une patrie.

L’écriture ou la vie est probablement le plus abouti de ses livres autour de ce qu’il nomme la « traversée de la mort », pour parler de ses années de captivité. L’écriture, pour lui, est essentiellement une expérience de la mémoire. Un questionnement à la fois sur l’oubli et sur l’éternité du souvenir. Une réflexion sur l’écriture et le langage, sur le mal, aussi, bien sûr. C’est un livre à la fois sur l’impossibilité et la nécessité d’écrire.

Pour reprendre une expression tauromachique chère à Primo Levi — eh oui, il n’y a pas qu’Hemingway qui appréciait les corridas —, auteur de Si c’est un homme, un des trois ou quatre plus grands livres avec celui de Semprun sur l’expérience des camps : « Il ne faut jamais perdre de vue la face du taureau. » Ce qui signifie qu’on ne doit pas tourner le dos à son passé, même si, comme dans le cas de Semprun, il s’agit de la face de la mort elle-même. « Je ne possède rien d’autre que ma mort, mon expérience de la mort, pour dire ma vie, l’exprimer, la porter en avant. Il faut que je fabrique de la vie avec toute cette mort. Et la meilleure façon d’y parvenir, c’est l’écriture », raconte Semprun.

La traversée de la mort

Les gens qui avaient 20 ans en 1945 en ont 95 aujourd’hui. C’est du souvenir même de la réalité de la Deuxième Guerre dont on s’éloigne maintenant. C’est notre capacité de se souvenir qui meurt. Pour Semprun, toutefois, les années d’après Buchenwald, d’après sa traversée de la mort, l’éloignaient de la mort elle-même. « Car la mort n’est pas quelque chose que nous aurions frôlé, côtoyé, dont nous aurions réchappé, comme d’un accident dont on serait sorti indemne. Nous l’avons vécue… Nous ne sommes pas des rescapés, mais des revenants… », écrit-il dans L’écriture ou la vie.  Si l’on songe « à tout ce qui sombre dans l’oubli chaque fois qu’une vie s’éteint », pour reprendre une réflexion de W. G. Sebald dans Austerlitz, on commence à saisir l’effacement du monde derrière nos pas.

Claude Lanzmann, écrivain et cinéaste, réalisateur de Shoah, l’un des plus grands films sur le nazisme, écrivait à plus de 80 ans dans Le lièvre de Patagonie, ses mémoires : « Je ne suis ni fatigué ni blasé du monde. » Le film de Lanzmann a tellement marqué les esprits que son titre est devenu un nom générique pour parler du sujet lui-même, c’est-à-dire du projet d’extermination des Juifs. De son côté, avec L’écriture ou la vie, Semprun a su donner une dimension nouvelle au drame, une interprétation métaphysique en quelque sorte, en avançant que les survivants des camps ont en fait traversé la mort avant de revivre. « Ce sont des revenants », clame-t-il. Ce qui en fait des témoins à la fois de la vie et de la mort.

« Sans un art qui n’élude aucune horreur personnelle ou collective, nous ne connaissons ni nous-mêmes ni les autres », disait l’écrivain d’origine montréalaise Saul Bellow, Prix Nobel de littérature en 1976.

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal.

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Vous faites bien de rappeler ce livre magnifique qu’est l’Écriture ou la vie.

Et tant qu’à s’intéresser à la littérature des camps, en dehors de l’incontournable Si c’est un homme de Primo Levi, il y a aussi le remarquable récit Être sans destin du Hongrois Imre Kertész, qui relate la déportation de l’auteur à Auschwitz à l’âge de 15 ans. Kertész a publié son témoignage 30 ans après le retour du camp nous faisant sentir, sans le dire explicitement, comment il est difficile de se remémorer cette expérience, dans la même veine pudique, douloureuse et attachante que Jorge Semprun.

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À lire très certainement car il faut garder en mémoire jusqu’où peut aller la déchéance de l’homme. Mais les victimes n’étaient pas les seules dans ces camps, il y avait aussi les bourreaux. J’ai trouvé particulièrement intéressant le livre de Johathan Littel, Les bienveillantes, qui raconte les camps d’extermination vus par les bourreaux. On a prétendu qu’ils devaient obéir aux ordres et que, d’autre part, le peuple allemand n’était pas tellement au courant du génocide. La réalité était toute autre et la shoah est en fait une vaste conspiration meurtière et génocidaire qui a utilisé les ressources énormes et l’ingéniosité d’une nation très sophistiquée pour en arriver à un tel massacre. C’est loin d’être rassurant pour l’avenir de l’humanité.

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