La littérature humanitaire

Pour nous sensibiliser aux besoins des plus démunis, la littérature se rend dans les bas-fonds de Kaboul, de Delhi, de Rio, et aussi du Québec.

Bono et Angelina Jolie ne sont pas les seuls artistes à se faire remarquer par leur engagement humanitaire. Les écrivains sont de plus en plus nombreux à plaider en faveur des laissés-pour-compte de ce monde — sauf qu’ils le font au moyen de leurs œuvres plutôt que de leurs bonnes œuvres. Et tous s’entendent sur une chose : dans les régions où l’ignorance est la norme, hors de l’école, point de salut.

Un des pays dont les besoins en matière d’éducation sont les plus criants est sans contredit l’Afghanistan. Là-bas, seulement 15 % des enfants sont scolarisés — et ce sont surtout les garçons. Un peu plus de 78 % des femmes sont analphabètes, ce qui a des conséquences désastreuses sur leur vie, comme le démontre Khaled Hosseini dans son nouveau roman, Mille soleils splendides. Il y dépeint, dans toutes les teintes de noir, la vie pitoyable de Mariam, pauvre fille de la campagne forcée d’épouser, à 15 ans, un cordonnier de Kaboul. Parce qu’elle est illettrée, elle est entièrement dépendante de lui et se laisse réduire à la servitude. Sa mère l’avait bien avertie : « De même que l’aiguille d’une boussole indique le nord, un homme qui cherche un coupable montrera toujours une femme du doigt. » Durant deux décennies, Mariam souffre les pires brutalités de son époux. Son corps battu et rebattu accumule les cicatrices au même rythme que l’Afghanistan est ravagé par l’invasion soviétique, les conflits entre seigneurs de guerre et les exactions des talibans. Elle a si peu d’estime de soi qu’elle ne demande qu’à se cacher sous une burqa. Jusqu’à ce qu’elle forge une alliance avec la nouvelle épouse de la maisonnée, une adolescente qui, elle, est instruite et qui lui montre la voie de la révolte.

En Inde, pays pourtant en voie de développement, l’écart entre le taux d’alphabétisation des hommes (70 %) et celui des femmes (48 %) reste important. Même en région urbaine, celles-ci n’ont souvent droit qu’à une éducation rudimentaire, en fonction de leur rôle traditionnel de mère. C’est ce qui est arrivé à Subhadra, l’héroïne du roman Indian Tango, d’Ananda Devi (écrivaine mauricienne d’origine indienne qui défend depuis longtemps la cause des opprimés). « Son unique chance de briller, même d’une lueur pâle, s’était envolée lorsqu’on avait interrompu sans la prévenir ses cours de sitar. » À 52 ans, cette modeste ménagère de New Delhi hésite à faire le « pèlerinage de tristesse » réservé aux femmes ménopausées, à l’issue duquel elle devra renoncer à ses saris chatoyants pour ne porter que du blanc, symbole qu’elle n’est plus qu’un « objet au rebut ». Elle n’est pas résignée à devenir inutile, alors qu’autour d’elle la virginité des petites filles est mise aux enchères et que les brus sont incendiées par leurs belles-mères. Son éducation tardive se fera entre les bras d’une Européenne un peu exaltée, mais aussi auprès de son fils, jeune étudiant politisé.

Au Brésil, le taux d’alphabétisation des femmes, comme celui des hommes, est extrêmement élevé : 86 %, soit 6 % de plus qu’au Canada. Mais c’est l’un des pays qui comptent le plus d’enfants des rues : il y en aurait 5 000 rien qu’à Rio de Janeiro. Isabelle Girard s’est inspirée de l’histoire de l’un d’eux pour écrire Telle une abeille. Abandonnée à cinq ans sur le trottoir, Mimi survit dans la jungle urbaine en déployant des trésors d’inventivité : elle trouve refuge dans un hangar à autobus, se faufile dans les réceptions de mariage pour se nourrir. Lorsqu’elle est enfin recueillie dans une maison, elle y est exploitée par une femme sans scrupules. Mais cette courageuse enfant ne se laisse pas abattre, parce qu’elle a un rêve : fréquenter l’école. Elle y parviendra. Aujourd’hui, la vraie Mimi dirige une fondation venant en aide aux enfants de Rio.

Bien sûr, l’éducation n’est pas le remède à tous les maux de la planète — et Stanley Péan nous le rappelle de bien perverse manière dans son recueil Autochtones de la nuit. Même au sein des milieux intellectuels et éclairés, souligne-t-il dans ses troublantes nouvelles, les hommes tabassent leurs blondes, les profs harcèlent leurs étudiantes, les enfants sont maltraités. Néanmoins, il raconte aussi comment un jeune délinquant d’origine haïtienne, entré par effraction chez une vieille dame, se fait donner par celle-ci une leçon d’histoire du peuple noir — histoire qui, apprend-il, ne commence pas « avec Public Enemy, Snoop Dogg et Ice Cube ». Il en ressort presque civilisé. Comme quoi, où il y a du savoir, il y a de l’espoir.

Mille soleils splendides, par Khaled Hosseini, Belfond, 399 p., 29,95 $.
Indian Tango, par Ananda Devi, Gallimard, 196 p., 29,50 $.
Telle une abeille, par Isabelle Girard, de Fallois, 172 p., 29,95 $.
Autochtones de la nuit, par Stanley Péan, La courte échelle, 240 p., 22,95 $.

ET ENCORE…
Khaled Hosseini est un médecin qui est né à Kaboul, mais qui a grandi en Californie, où son père diplomate avait déménagé sa famille après l’invasion des Soviétiques. Il n’est retourné en Afghanistan qu’une fois, en 2003. Le film tiré de son premier roman, Les cerfs-volants de Kaboul, sortira en salles en décembre.

PASSAGE
« Je ne finirai jamais d’apprendre. Je serai forte de tout ce que je saurai. Ce sera comme une protection. »
Isabelle Girard

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