La manière Barrow

Extrait du roman La manière Barrow, par Hélène Vachon, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman La manière Barrow, par Hélène Vachon

         À quinze ans, Grégoire Barrow possédait un filet de voix, deux yeux bleus perpétuellement étonnés, un corps étroit et long qu’il déplaçait prudemment, avec un enthousiasme modéré. Si l’on remarquait à peine les yeux, enfouis au fond de leur orbite comme deux sentinelles aux aguets, le filet agaçait l’oreille par son chuintement disgracieux. Mais le temps travaillait pour l’adolescent et à dix-huit ans, un petit miracle se produisit. Le corps stoppa sa vertigineuse ascension, les yeux d’ardoise bleuâtre s’auréolèrent d’une douceur inattendue et le filet cessa de chuinter. Au moment où l’entourage désespérait d’entendre autre chose que ces discordantes et monosyllabiques remarques jetées çà et là – c’était un enfant taciturne, et pour cause -, le filet se mua en un concert de vibrations chaudes, amples, magnifiquement timbrées. Inédites. La voix de Grégoire Barrow.

         La métamorphose prit tout le monde par surprise, à commencer par Grégoire, et s’accompagna d’un engouement tout aussi inattendu pour les mots. Comme si la voix se vengeait d’avoir été tenue si longtemps à l’écart de la parole et rattrapait le temps perdu. Du jour au lendemain, Grégoire se mit à parler. Hésitant au début, ne dispensant que parcimonieusement les syllabes, les mots, les phrases, comme des objets usuels de la vie quotidienne qu’on lance en l’air pour les voir retomber au sol avec un petit bruit métallique. Puis, de plus en plus abondamment, de plus en plus vaillamment, au point que l’ordinaire ne suffit plus, qu’il fallut chercher ailleurs. D’autres syllabes, d’autres mots, d’autres phrases, de celles qui s’envolent et ne retombent pas, mais planent au-dessus de nos têtes forcées, pour les saisir, de se tenir droites et de regarder haut. Dans la pénombre de sa chambre, à l’abri des regards, chaque fois que frères et parents s’absentaient, Grégoire Barrow déclamait – Shakespeare, Racine, Molière. Un verre de vin à la main, la bouteille parfois, il déambulait à travers la maison vide en récitant tout ce qui lui tombait sous la main, riant souvent, sanglotant un peu, gesticulant beaucoup, infiniment seul, infiniment heureux. Quand par hasard il croisait son image dans le miroir, il s’arrêtait un instant, confus. L’étrangeté de son visage le surprenait chaque fois. Quel rapport entre lui et moi ? se demandait-il. Pourquoi ce front interminable, ce nez trop court ? Les lèvres étaient charnues, seul arrondi dans cet enchevêtrement de lignes droites. Puis la vieille envie le reprenait, l’urgence d’avancer et de sentir les mots rouler dans sa gorge, ce qui pour lui revenait au même. Il levait son verre, se souhaitait le meilleur et reprenait sa longue, interminable marche. Oui, quelquefois, je m’attendris, dans le soir bleu. Il le répétait dix fois, cent fois, pour lui, pour les autres. Moments d’euphorie douce et douloureuse qui préparent l’avenir, déchargent les épaules d’un poids invisible.

         Le jour de ses dix-neuf ans, à l’aube, Grégoire sortit de la maison, marcha jusqu’à la haie de rosiers qui bordait l’étroit terrain et prit l’univers à témoin. Je serai comédien, déclara-t-il comme s’il prêtait serment ou répondait à une incitation pressante. Pourquoi comédien? Pourquoi pas chanteur, orateur, avocat ou politicien ? Comédien, répéta-t-il de sa belle voix. Au moment où le soleil aspergeait l’horizon d’une giclée d’or pâle, il ferma les yeux et tendit ses deux bras. Ses mains s’ouvrirent d’un coup, libérant la somme de tous les Grégoire possibles. L’un après l’autre, chanteur, orateur, avocat, politicien s’échappèrent en ricanant. Le fracas de leur chute résonna longtemps à ses oreilles.

 

La suite dans le livre…

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