La misère des « novaritchs »

Nouveaux riches aux goûts vulgaires, fieffées crapules ou ardents défenseurs de la Russie moderne ? Sur les oligarques, les avis des écrivains sont partagés.


Moscou vient de perdre son titre de capitale mondiale des milliardaires. En mars dernier, 55 des 87 tsars de l’industrie russe ont été rayés du classement Forbes après avoir perdu leur fortune dans l’effondrement des marchés boursiers. Juste retour des choses pour ces oligarques, qui étaient devenus des emblèmes du tape-à-l’œil avec leurs cellulaires pavés de diamants, leurs boeings privés et leurs flottilles de yachts blindés.

Une douzaine de ces « novaritchs », comme on les a surnommés, nous avaient été présentés dans Russes comme Crésus (Grasset), une série de portraits brossés par une femme qui les a beaucoup fréquentés, la très médiatique auteure à succès Elena Lenina (cette beauté sibérienne est aussi mannequin, actrice et animatrice télé). De ses enquêtes, elle a mis de côté l’information qu’il aurait été trop dangereux de publier et en a fait un thriller, intitulé Les nouveaux tsars. (Cliquez ici pour en lire un extrait) L’action se passe sur la Côte d’Azur, où le roi du diamant Vitali Korolev s’apprête à fêter ses 33 ans. Le grand organisateur des festivités est son frère Sergueï, « taille grizzli, très sympa à observer à la jumelle, de loin ». Outre les feux d’artifice, le champagne Cristal et le caviar servi à la louche, on aura droit, parmi les surprises de la soirée, à un enlèvement, deux tentatives d’empoisonnement, trois exécutions sommaires, une rafale d’AK 47, sans oublier la corruption d’un président africain… Pas de la grande littérature, certes, mais un accès vraiment privilégié aux hautes sphères du monde interlope.

Riches, puissants, les oligarques ne sont pas pour autant intouchables: Mikhaïl Khodorkovski, le magnat du pétrole qui s’était opposé à Vladimir Poutine, a été accusé d’évasion fiscale et envoyé dans une colonie pénitentiaire sibérienne, où il croupit toujours. S’inspirant de cette affaire désormais célèbre, Vassili Axionov a écrit un roman qui élève ces hommes au rang de champions du « nouveau développement de la nouvelle phase du progrès humain ». Guen Stratov et son épouse, Achka, les héros de Terres rares, sont d’anciens membres des Jeunesses communistes qui ont profité de la privatisation des mines, en 1989, et vécu l’époque fiévreuse où « on voyait naître en une heure, parfois en une minute, des capitaux qui se chiffraient par milliards ». Convaincus d’avoir créé une société « riche en alternative », les Stratov s’indignent quand le pouvoir russe se met à les soupçonner de fraude et à les harceler de perquisitions illicites: « Ce qui menace, disent-ils, est une perestroïka nazie. »

Pour Axionov, dont les parents ont été déportés en Sibérie et qui a lui-même connu le goulag et l’exil, les procès contre les oligarques sont l’équivalent idéologique des purges staliniennes contre les dissidents. Lorsque Stratov plaide pour la libre entreprise devant ses juges, c’est donc ni plus ni moins les libertés fondamentales qu’il défend: « Nous ne nous soumettrons jamais à votre chantage! Nous appartenons à une nouvelle ère de développement de la Russie et ne permettrons jamais que l’on nous fasse revenir en arrière! »

À côté d’Axionov, Andreï Makine fait un peu figure de nostalgique. Son dernier roman, La vie d’un homme inconnu, est tout imprégné de son ambivalence à l’égard de la nouvelle Russie. Le narrateur, son alter ego Choutov, est un écrivain russe exilé à Paris. En visite à Saint-Pétersbourg après 30 ans d’absence, il reste perplexe devant les changements qui ont transformé sa patrie. « Comment juger cette nouvelle vie? Se réjouir? Regretter sa fièvre matérialiste? » Il se désole de voir que la poésie, autrefois si subversive, a été abandonnée par les éditeurs au profit des best-sellers. Ses compatriotes, constate-t-il, ressemblent maintenant à des caricatures, parce qu’en voulant imiter les modes occidentales ils n’ont réussi qu’à les pasticher.

Iana, par exemple, l’ancienne flamme avec laquelle Choutov espérait renouer, est devenue une femme d’affaires pendue à son cellulaire. Il n’a pas sitôt mis les pieds chez elle qu’elle s’empresse de lui montrer le spa et les « constellations de spots halogènes » qu’elle a fait installer dans les 11 pièces d’un appartement communautaire où vivaient autrefois 26 personnes. L’un des anciens locataires, un vieillard paraplégique, vit encore chez Iana en attendant d’être admis dans une maison de retraite. Un soir, il raconte à Choutov son histoire tragique: le siège de Leningrad, les camps de travail, la femme qu’il a perdue, retrouvée, puis perdue à jamais. Un prix terrible à payer pour acquérir « la sagesse du bonheur simple ». Pourtant, il n’envie absolument pas la nouvelle génération: « Vous imaginez, il leur faut posséder tout cela! »

ET ENCORE…

Andreï Makine, né en Sibérie il y a 52 ans, a commencé très tôt à écrire en français. Après des études universitaires à Moscou, il passe à l’Ouest et s’installe à Paris, où la misère le réduit à habiter quelque temps dans un caveau au cimetière du Père-Lachaise. Ses manuscrits sont refusés, ses trois premiers romans passent inaperçus. En 1995, c’est enfin la consécration avec Le testament français, premier roman à décrocher à la fois le Goncourt et le Médicis. Aujourd’hui traduit en 30 langues, Makine partage son temps entre son appartement de Montmartre et sa maison en Vendée.

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