La muraille du Japon

Un pays isolationniste et hermétiquement fermé aux étrangers, vouant un culte quasi religieux à un potentat soutenu par la classe militaire… Non, il ne s’agit pas de la Corée du Nord, mais du Japon en 1800, où se passe Les mille automnes de Jacob de Zoet, tout dernier roman de l’écrivain britannique David Mitchell.

Chronique de Martine Desjardins : La muraille du Japon
Photo : R. Stroud / Masterfile

Un pays isolationniste et hermétiquement fermé aux étrangers, vouant un culte quasi religieux à un potentat soutenu par la classe militaire… Non, il ne s’agit pas de la Corée du Nord, mais du Japon en 1800, où se passe Les mille automnes de Jacob de Zoet, tout dernier roman de l’écrivain britannique David Mitchell.

Ceux qui ont lu les œuvres précédentes de Mitchell (Cartographie des nuages, pour ne nommer que celle-là) savent combien cet auteur surdoué a du génie pour les personnages complexes, les dialogues mordants, les intrigues élaborées et multidimension­nelles. Cette fois, il fait encore preuve de virtuosité en recréant l’île Dejima, au large de Nagasaki, quand ce poste de traite était le seul endroit où l’on admettait les commerçants étrangers – et encore n’y tolérait-on que les Hollandais.

On est loin ici des romans de James Clavell. L’enclave est un véritable foyer de maladies, de complots et de corruption, où tous attendent que le shogun accepte de leur vendre son précieux cuivre au lieu d’inutiles éventails en plumes de paon. C’est dans ce bourbier qu’arrive Jacob de Zoet, clerc aussi intègre que naïf, avec la mission de mettre de l’ordre dans les comptes. Il ne tarde pas à se faire de nombreux ennemis, mais aussi à se lier d’amitié avec un traducteur japonais. Les deux hommes, malheureusement, partagent aussi une flamme secrète pour la lumineuse sage-femme Orito Aibagawa.

David Mitchell, qui connaît bien la langue et la culture japonaises pour avoir vécu quelques années à Hiroshima, expose de façon brillante la rencontre de deux civilisations – l’une fondée sur la colonisation et l’autre qui y résiste âprement. Chroniquant sur l’émergence de la mondialisation commerciale, il oppose la rapacité des marchands occidentaux à l’égale vénalité des magistrats et des chambellans orientaux. Entre l’arbre et l’écorce, il place les traducteurs, qui ont la tâche délicate de décrypter non seulement le sens des mots, mais tout ce qui se cache derrière…

Mais le roman ne s’arrête pas là. À peine atteint-il son second tiers qu’il se déplace au sommet du mont Shiranui et se transforme en thriller d’aventures. Orito, en effet, a été vendue à un couvent où le pervers abbé Enomoto entretient un gynécée d’esclaves sexuelles. Culte mystérieux et pouvoirs surnaturels, disparition d’enfants, tentatives d’évasion et assauts de ninjas, combats navals… Les péripéties s’accumulent et s’intensifient jusqu’à une grande finale explosive. Les mille automnes de Jacob de Zoet est un roman prodigieux qui en met plein les sens, une œuvre foisonnante aux multiples splendeurs et qui est présentée, selon l’honneur dû à son rang, dans une édition de luxe à reliure toilée.

Les mille automnes de Jacob de Zoet (en lire un extrait >>), par David Mitchell, Alto, 712 p., 34,95 $.

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Ils parlent un français bâtard truffé de mots anglais, vandalisent les maisons qu’ils squattent le temps de se défoncer au Benadryl, ne peuvent concevoir l’amour sans une bonne dose de pornographie et d’infidélité, ne reculent devant aucun stéréotype racial pour faire de l’humour. Gosses de riches ou issus de familles dysfonctionnelles, ce sont les désespérants protagonistes de Charlotte Before Christ (en lire un extrait >>), d’Alexandre Soublière, qui n’a que 26 ans et qui écrit comme un jeune Rick Moody. Il pourrait bien être le canari dans la mine de sa génération. (Boréal, 222 p., 22,50 $)

 


L’ANTI-VALENTIN

Après les chocolats et les roses, le coup de foudre tombe parfois comme un rideau de fer. C’est ce qui arrive entre une Québécoise et un immigrant tchèque dans Les casca­deurs de l’amour n’ont pas droit au doublage (en lire un extrait >>). Leur guerre froide ranime les vieux conflits entre l’Est et l’Ouest, entre l’Europe et l’Amérique, entre l’ordre et l’anarchie, entre Éros et Thanatos. Puisant ses références dans une impressionnante culture, Martine Delvaux sait donner aux émotions les plus fragiles une puissance et une intelligence absolument admirables. (Héliotrope, 172 p., 21,95 $)