La musique de l’insouciance

Nous étions presque tous là, sorte de ligue du vieux poêle, agrégat indissolubles d’amitiés antédiluviennes que la vie aurait dû faire pâlir lentement, jusqu’à l’effacement. Et pourtant non.

Ill : Luc Melanson

Chaque fois que nous nous voyons, nous glissons en marge du monde, comme si nous reprenions là où nous avions laissé la dernière fois. Même humour potache, même enfilade de taquineries qui sont le lot des amitiés viriles et qui font office de témoignages d’appréciation. Mêmes histoires abracada­brantes répétées jusqu’au radotage.

Nous avons la fin trentaine et, en même temps, nous n’avons plus d’âge. Les enfants (nos enfants !) ont beau courir autour et nos discussions dériver vers des territoires arides, la matière qui compose ce groupe se résume à une idée commune de plaisirs simples, parfois carrément débiles, d’aucuns diront puérils.

Trop boire, manger, dire ou faire des conneries. Fumer toutes les clopes de celui, le seul, qui en achète encore. Se baigner à poil. Boire encore. Avoir mal à la tête le lendemain matin, le visage barré de l’immense sourire qu’indui­sent les souvenirs de la veille.

« T’as sûrement su, MCA est mort », m’a dit Manu tandis que nous sortions de table. À 47 ans, Adam Yauch, alias MCA, venait de succomber au cancer qui le grignotait comme un salaud depuis quel­ques années. Nous avions soudain la mine déconfite du deuil. Le trio rap new-yorkais Beastie Boys, dont il faisait partie, nous accompagnait depuis l’enfance.

Fin des années 1980. Des années de colère pour l’adolescent que j’étais. Personne ne m’avait dit la complexité de l’existence, que je découvrais à froid, et pour cela, je suppose, j’en voulais un peu à tout le monde. Les adultes, qui nous disaient : vous serez une génération sacrifiée. Les profs, qui nous assommaient : vous êtes des enfants téflon sur lesquels rien ne colle. On nous prédisait notre avenir comme chez la diseuse de bonne aventure, rebaptisée conseillère en orientation. Parmi mes choix de carrière désignés par le logiciel qu’utilisait mon école, il y avait celui de clown. J’ai toujours détesté les clowns.

Dans cette noirceur que j’éperonnais de musiques sauvages, punk et rock, en rupture avec la pop de l’époque, il y avait une lumière : les Beastie Boys.

Tout le monde les aimait : l’équipe de football, celle de Génies en herbe, les punks… Leur humour décapant, leur sens de l’ironie, leurs rythmiques qui faisaient lever les bras au ciel et leurs échantillonnages sonores quelque part entre le rock de papa et le funk lubrique transcendaient les genres, les goûts. Il y avait là une idée de la jeunesse et une envie de vivre foudroyante qui contrastaient avec la déprime post­fluo, où l’on pressentait déjà le « I Hate Myself and Want to Die » de Kurt Cobain. L’avenir semblait plombé, mais il y avait les Beastie Boys pour nous rappeler le bonheur d’être ici et maintenant. Le rap enfantin de leur premier album, Licensed to Ill, le génie de Paul’s Boutique, les grooves dansants de Check Your Head, l’humour collégien de Hello Nasty. Aucun groupe n’est parvenu à une telle cohésion dans le rap, à un tel degré de parfaite dérision. Et si une poignée de musiques m’ont aidé à vivre en m’aidant à comprendre le monde, en brisant ma solitude, en forgeant ma culture et mon identité ou en me remettant une clé pour décoder la confusion des sentiments, aucun autre groupe n’a vraiment été mon ami.

MCA est mort, sa musique reste. Elle est la bande sonore des plus belles amitiés. Comme celle que je partage avec cette bande de joyeux « morons » dont je fais partie. Des gars brillants, sur lesquels je peux compter. Mais, surtout, des chums qui, comme les Beastie Boys, savent que la complexité d’exister n’a pas à être une condition permanente. Et que si l’amitié véritable est affaire de confiance et de fiabilité, elle doit aussi s’accompagner d’une sorte de légèreté. Une idée de la jeunesse, la nostalgie en moins. Elle est une pause dans le cours des choses. Une nécessaire insouciance.

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Après la mort de Yauch, The Atlantic a fait une analyse de la musique des Beastie Boys, de leur capacité d’unir les genres, expliquant que l’idée d’insouciance s’accompagnait chez MCA d’une grande spiritualité et d’un important engagement social.