La naissance des jumelles

Extrait de la biographie Janine Sutto : Vivre avec le destin, par Jean-François Lépine, avec l’aimable autorisation des éditions Libre Expression.

Extrait de la biographie Janine Sutto : Vivre avec le destin, par Jean-François

Les jumelles naissent le 22 septembre 1958, presque un mois avant terme, après un accouchement facile, à l’hôpital Sainte-Agnès, une clinique près de Vaudreuil. Mireille, qui naît à trois heures trente de l’après-midi, pèse deux kilos à la naissance. Catherine, qui sort du ventre de sa mère huit minutes plus tard, ne pèse qu’un kilo et demi. On les place immédiatement en incubateur. Quand elle les revoit pour la première fois, Janine constate que les jumelles ne sont pas identiques.

À dix jours, les prématurées sont encore à la clinique. Catherine montre des symptômes de jaunisse. Le médecin recommande de la transporter à l’hôpital de Lachine ; Mireille, elle, restera à la clinique. Plus tard dans la journée, alors qu’elle est seule à la maison de Vaudreuil – Henry étant à Montréal où il tourne un documentaire sur Fred Barry -, un médecin de l’hôpital de Lachine l’appelle pour lui annoncer que Catherine se porte très mal. Puis il ajoute : « On croit qu’elle ne passera pas la nuit… On ne fera ni rien de plus ni rien de moins, de toute façon elle est mongole. »

Janine n’en croit pas ses oreilles. Le choc est terrible. Comment accueillir cette nouvelle ?

Elle veut Catherine à tout prix, bien sûr, mais l’avenir l’inquiète. Dans les jours qui suivent, quand elle pleure sans arrêt en allant visiter ses jumelles, les gardes-malades lui disent, pensant l’aider : « Ne pleurez pas, vous en avez une autre. » Le soir, en revenant à la maison, Henry décide d’appeler le médecin de l’hôpital de Lachine pour l’engueuler en lui disant que ce n’est pas une façon d’annoncer la nouvelle à une mère.

Quelques jours plus tard, Mireille, la première, peut quitter la clinique. Janine se retrouve avec un bébé prématuré, seule à la maison. Dès que la condition de Catherine se stabilise, elle et Henry vont ensemble la chercher à Lachine.

Quand il revoit la petite qui porte encore les séquelles de la jaunisse, Henry Deyglun s’émerveille, avec son humour habituel, de la couleur de son teint.

Peu de temps après, Janine et Henry emmènent Catherine à l’hôpital Montreal Children’s, où ils veulent consulter des pédiatres de renom, les Goldbloom, père et fils, pour comprendre un peu mieux ce qui leur arrive et obtenir des conseils. Janine Sutto fait ainsi la connaissance du Dr Richard Goldbloom, qui devient aussitôt le pédiatre de Catherine, et qui apportera à la famille un grand réconfort.

À peine a-t-elle absorbé le choc de la naissance des jumelles et de la découverte de la condition de Catherine que Janine doit reprendre le travail. Elle s’est engagée, avant même d’apprendre qu’elle était enceinte, dans un projet qui est en voie de se réaliser : elle jouera le rôle de Dona Ines dans La Reine morte, d’Henry de Montherlant, que le théâtre du Rideau Vert présente en novembre. Durant une partie de l’été, les répétitions se sont déroulées non loin de chez elle, à Dorion, dans la maison de son amie Yvette Brind’Amour. Son mari, Loïc Le Gouriadec, un grand ami d’Henry, qui fait la mise en scène de la pièce, y reçoit les comédiens par petits groupes pour les faire répéter.

L’accouchement qui se produit avant terme permet au moins à Janine de se remettre en forme avant de remonter sur les planches.

Le 21 novembre 1958, après plus de cinq ans d’absence au théâtre, Janine Sutto triomphe au Gesù dans son rôle de Dona Ines, en dépit de tous les événements qui sont venus bouleverser sa vie privée. Gérard Poirier, qui joue Don Pedro, son amoureux, prétend même, dans ses mémoires, que la joie d’avoir des enfants et l’épreuve d’avoir mis au monde une fille lourdement handicapée ont donné à la comédienne une profondeur et une intériorité extraordinaires.

La pièce est un succès, même si, selon Janine, Montherlant n’a jamais su écrire une scène d’amour entre un homme et une femme. Les costumes, les décors et la mise en scène sont magnifiques. Yvette Brind’Amour joue l’Infante, Guy Poucan, l’Infant. François Rozet est excellent dans son rôle de roi, le rôle le plus long du répertoire classique.

Mais le succès de la pièce est vite atténué par un nouveau malheur qui s’abat sur Janine Sutto. Catherine est retournée à l’hôpital après avoir contracté une salmonellose et elle est entre la vie et la mort. Chaque soir, après les représentations de la pièce, Janine se rend à l’hôpital pour veiller sa fille avant de rentrer à Vaudreuil, où Mireille est gardée par une infirmière engagée après la naissance des jumelles. Catherine est nourrie au sérum parce qu’elle rejette tout ce qu’on lui donne par la bouche. À chaque visite, les parents ont peur de la perdre. Janine se souviendra de La Reine morte comme du moment le plus difficile de sa vie, à cause de l’incertitude qui plane sur les capacités de survie de Catherine, mais aussi de l’angoisse de ce qui les attend si elle survit. La comédienne veut garder son enfant peu importe sa condition, mais elle sait que l’avenir sera difficile. Lors d’une de leurs visites à l’hôpital pour enfants, leur pédiatre, le Dr Goldbloom, leur dit une phrase qui leur servira de guide : « N’attendez rien de votre fille et vous serez heureux. »

Dans les semaines qui suivent, la vie reprend à Vaudreuil avec le retour de Catherine.

Pendant deux mois, l’infirmière en résidence embauchée par le couple – une grande mince qui terrorise Henry lorsqu’elle se lève la nuit sans son dentier – s’occupe des jumelles. Mireille progresse rapidement, mais Catherine continue à avoir des problèmes de digestion. Durant cette période extrêmement éprouvante, Henry Deyglun et Janine Sutto sont solidaires. Henry se révèle même par son enthousiasme et sa présence généreuse. Quand se pose la question de l’avenir avec Catherine, jamais le couple n’envisage de la « placer » dans une institution, comme cela se produit souvent à l’époque. L’hôpital ne fait aucune pression pour qu’elle soit confiée à des soins spécialisés. Les Sutto-Deyglun ont bien l’intention de vivre l’aventure jusqu’au bout, même si Henry, plus réaliste, rappelle souvent à sa femme lorsqu’elle se préoccupe constamment de Catherine : « Fais attention, t’as une autre fille. »

 

La suite dans le livre…

 

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