La nuit d’Ostende

Extrait de La nuit d’Ostende, par Paule Noyart, avec l’aimable autorisation des éditions Leméac.

Extrait de La nuit d’Ostende, par Paule Noyart

DELPHINE

Cette année-là, l’année de ses douze ans, sa mère décide de la mettre en pension. Une jeune fille de bonne famille doit aller en pension, c’est l’évidence même ! a-t-elle décrété, ravie de l’expression qu’elle répète à tout bout de champ depuis que la seule femme qui lui en impose, son amie l’épouse du notaire née de parents français mais qui sait rester simple, l’a énoncée lors d’un cocktail. Depuis, Alma met «l’évidence même» à toutes les sauces, qu’il soit question de donner préséance à Mozart sur Liszt lors d’une soirée récital, de servir à l’apéritif le zakouski au lieu de l’amuse-gueule, ou de mettre sa fille en pension chez les sœurs plutôt que de l’inscrire à l’école communale. «Votre fille va sur ses douze ans, il est temps de couper le cordon», explique-t-elle à son mari qui n’a pas envie de perdre sa fille mais ne proteste pas devant les décisions de sa femme. Pour ce qui est de couper le cordon, Alma (qui s’appelle Adèle mais qui a répudié ce prénom qu’elle trouve commun) sait de quoi elle parle. Ce fut, après la grossesse et l’accouchement, un soulagement si intense qu’elle aime l’évoquer en son for intérieur : elle avait expulsé la chair de sa chair; c’en était terminé, enfin. Un dernier frémissement lorsque la sage-femme, en sectionnant le cordon, avait couronné sa délivrance. Alma avait secrètement espéré un garçon, sans trop savoir pourquoi. Elle avait bien essayé de se dire qu’elle préférait les garçons parce que les filles sont trop prévisibles, mais cela ne voulait rien dire et elle le savait. Prévisible! musait-elle, amusée. Est-ce que je suis prévisible, moi ? Non, je suis imaginative, fantasque, comme tous les artistes. Autant que je puis l’être, en tout cas, dans les circonstances. Les circonstances étant un mari d’un sérieux pontifical et une maison que seules ses vocalises semblaient ramener occasionnellement à la vie. Pas un instant elle ne s’était dit, avant que le processus de l’enfantement ne se déclenche, que tout était préférable – un caniche, un lapin, une belette – à une réplique d’elle-même ou de sa mère. La pire étant la mère, percluse de méchanceté.

         Alma n’est pas méchante, elle est inapte. Une triste enfance sous la coupe d’une femme malveillante a détruit en elle toute possibilité d’aimer. La jeune Alma ne voulait qu’une chose : chanter, mais on ne chante pas dans la famille. À dix-huit ans, meurtrie par une enfance et une adolescence dont un chien n’aurait pas voulu, elle avait épousé Armand – de quatre ans son aîné et encore étudiant – parce qu’il lui avait dit au sortir d’un concert (auquel il n’avait assisté que parce qu’un de ses amis, vague cousin d’Alma, l’y avait traîné) qu’il avait peu d’attirance pour la musique, mais le plus grand respect pour ceux qui l’appréciaient. Cette déclaration l’avait frappée ; elle n’était pas accoutumée au respect. Quelques mois plus tard, quand le jeune homme s’était déclaré, elle avait craint un tir de barrage de sa mère. Elle était mineure. Mais la mère avait acquiescé. «C’est une occasion inespérée, ma pauvre fille. Votre père ne vous a rien laissé» – Joris Pattini était mort d’une embolie quand Alma avait douze ans – «et ce jeune homme aura bientôt une situation. » Ce qui était vrai. L’enquête faite par Florine Pattini avait révélé que le soupirant, tout en poursuivant ses études, travaillait chez un agent de change vieillissant et sans descendance qui semblait désireux de lui laisser son cabinet. Raison de plus pour mener le mariage tambour battant.

         Ce qui avait été fait, avant que d’autres tambours ne résonnent.

         Deux mois plus tard, Alma était enceinte. Une fois l’enfant enraciné en elle, elle n’avait eu d’autre choix que de faire de son mieux pour exécuter le dessein du Seigneur, qui en prend parfois un peu trop à son aise. Faire de son mieux consistant à rappeler sans cesse à l’époux, du jour de la pénétration au jour de l’expulsion, que sa chère moitié avait besoin de ménagements, de petits soins, et de gratitude.

         Le 3 août 1914, l’Allemagne violait la neutralité belge. Lorsque les Uhlans, leurs casques à pointe et leur artillerie lourde avaient franchi la frontière au pays de Herve et écrasé les forts de Liège, Armand Desmarais avait rejoint son régiment à Anvers. Il avait vingt-quatre ans, Alma, vingt. Quand la ville portuaire s’était rendue, l’armée belge s’était repliée sur l’Yser, pour y perdre une autre bataille. Blessé, Armand avait passé plusieurs mois dans un hôpital de campagne, avant d’être envoyé en convalescence dans un préventorium de la côte. Il y était resté deux mois, sa poitrine guérissant lentement d’une inflammation de la plèvre provoquée par le frôlement de la balle qui ne l’avait pas tué. En bon croyant, le caporal Desmarais remerciait le Ciel: il était en vie, loin du front; son épouse venait le voir le dimanche avec leur petite fille de deux ans, elle lui prêtait gentiment son épaule pour qu’il s’y appuie lorsqu’ils faisaient quelques pas sur la plage. C’était septembre. Armand contemplait le visage de sa femme sous la large capeline qui la protégeait du soleil, puis jouait avec Delphine, qui aimait déjà la mer autant que lui. Le soir, lorsque le soleil descendait et qu’un vent frais leur pinçait les joues, la petite se réfugiait dans ses bras. Il la serrait contre lui, la berçait, respirant l’odeur de ses cheveux de bébé, attentif à ne pas gaspiller une seconde de ce temps précieux, car la cloche du repas allait bientôt sonner. Ils remontaient lentement au préventorium, s’engouffraient dans le réfectoire en frissonnant (le charbon était rare). Une modeste contribution permettait aux familles de manger avec leur malade. Delphine et son père se partageaient les fayots et rutabagas qu’Alma laissait dans son assiette. «Regardez-les s’empiffrer, ces deux-là!» s’exclamait-elle. Et ils riaient, Armand oubliant la guerre, Alma, la file de demain à la boulangerie, Delphine, qu’elle ne verrait pas son papa pendant sept jours.

         Mais la guerre n’était pas finie et, une fois sa blessure guérie, le soldat Desmarais, devenu caporal-chef, avait reçu l’ordre de se joindre à un contingent en route pour le saillant d’Ypres, où il avait partagé un segment de tranchée avec cinq poilus et un chien. Pendant ce temps, sa femme se terrait chez elle dans Bruxelles occupée – plus personne n’ignorait que les Allemands passaient les civils par les armes, plus personne ne disait que la guerre serait brève -, ne sortant que pour aller aux provisions, après avoir confié l’enfant à une voisine. Quand, après huit mois de tranchée, Armand avait été renvoyé chez lui, elle avait eu une sorte d’élan envers l’homme amaigri et pensif qui lui revenait. Il parlait peu – ne voulait pas raconter. Mais elle voulait savoir. Alors, de guerre lasse, il avait fini par évoquer les mois passés dans le trou qu’il partageait avec ses camarades, écopant le jour, sortant la nuit pour dormir, entre des barbelés, dans un champ couvert de pâquerettes et de vaches éventrées. Le chien était arrivé un matin, petite boule de poils durcis par la boue, grelottant, l’œil fou de panique. Un soldat avait réussi à l’attirer, tandis qu’un autre criait: «Attention, il est enragé!» Après avoir hésité un instant, l’homme lui avait ouvert les bras. Ils l’avaient tous adopté, bien qu’il ne quittât jamais son sauveur, calé entre ses jambes, même quand il tirait vers l’ennemi. Comme il ne bronchait pas au bruit des déflagrations, ils en avaient conclu qu’il était sourd. La nuit, avant de le mettre au chaud sous sa capote, le soldat lui permettait d’arracher quelques lambeaux aux entrailles d’un bovidé tombé au champ d’honneur. Les hommes auraient pu en faire autant, mais ils n’étaient pas encore assez affamés pour manger de la viande crue. Il aurait fallu faire un feu, ce qui était impossible dans la boue de la tranchée, et l’allumer en terrain découvert eût été pure folie. Le seul qui mangeait à sa faim donc était le chien Pietje, un animal qui avait tout pour être heureux: un maître, un abri, une oreille sourde aux détonations, et de la viande fraîche.

Le 22 avril 1915 à cinq heures du matin, Armand et ses camarades avaient vu débouler, au loin, un nuage jaune et épais. Un des soldats était droguiste, il avait compris. Se précipitant hors de l’abri, il avait crié à ses compagnons de se couvrir la bouche et le nez et de courir, vite. L’homme au chien s’était tordu le pied en escaladant la paroi de la tranchée, la douleur l’avait cloué sur place. Il criait au chien de s’en aller, lui donnait des coups de pied pour le chasser. Pietje avait fait ce qu’il faisait toujours : il s’était blotti sous sa capote. Après avoir couru comme des lièvres, Armand et les trois autres avaient dégringolé, cinq cents mètres plus loin, dans un avant-poste souterrain, d’où on les avait évacués après leur avoir donné un bâillon imbibé d’hyposulfite. Mais ils avaient été atteints, suffisamment en tout cas pour être démobilisés. C’est, paradoxalement, grâce au gaz allemand que le caporal-chef Desmarais avait été sauvé. C’est grâce au gaz allemand qu’il avait été, pendant les quelques mois de sa convalescence, dorloté par sa femme.

 

La suite dans le livre…

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