Là où les eaux s’amusent

Les livres se parlent. Dans ma dernière chronique, je m’interrogeais sur la pertinence du lieu commun selon lequel le Québécois est un être coupé de son passé. À lire l’autobiographie de Madeleine Gagnon, féministe, poète, écrivaine et professeure, on comprend que la coupure toucherait davantage le Québécois que la Québécoise, qui, plus que quiconque, a le devoir de mémoire, ne serait-ce que pour se rappeler le temps des interdits, des guimpes et des cintres.

LAT05_LIVRES_04« Ceux qui craignent l’autobiographie manquent d’humilité », déclare l’auteure dans Depuis toujours, ouvrage d’une sensibilité raffinée. Que de courage aura-t-il fallu à la dame d’Amqui, que d’humilité justement, pour dévoiler candidement tant d’intimité, d’espoirs, d’amours mortes et de regrets !

Il serait sot pourtant de se leurrer, il s’agit bel et bien de littérature, non pas au sens de fiction, mais dans ce que cette écriture du moi a de transcendant. D’abord, de l’aveu même de l’auteure, l’influence de Gabrielle Roy se manifeste bruyamment, mâtinée de préoccupations philosophiques et féministes, bien sûr. Tout l’ouvrage porte dans sa structure les marques stylistiques des époques qu’il traverse, comme un peu entre hier et aujourd’hui.

« En écrivant ma vie, je m’accouche de moi-même et de ma propre vie », lit-on vers la fin du livre. Marguerite Duras aura donc trouvé un écho en terre d’Amérique. À l’instar de l’auteure de L’amant, Madeleine Gagnon écrit sa vie en choisissant ses oublis et ses souvenirs : révélations esthétiques, lumières philosophiques, accouchements traumatisants, élans révolutionnaires, peines d’amour et, surtout, un attachement profond à ses origines, à cet Amqui idyllique, « là où les eaux s’amusent » (traduction du toponyme en langue micmaque). Amqui, lieu de rencontre des rivières, des idées et de tous les espoirs, un peu comme Depuis toujours.

Celle qui a eu comme professeurs Antonine Maillet et le philosophe Paul Ricœur dit tout : l’essentiel, le banal et l’infiniment poétique. C’est finalement toute l’histoire récente d’un certain Québec intellectuel de gauche, nourri de contradictions et d’espoirs, que Madeleine Gagnon livre. « Lecteur, si tu m’as suivi jusqu’ici, je te baise sur la bouche », écrit-elle en fin d’ouvrage, citant Francis Ponge. L’intellectuel québécois suit, qu’il le veuille ou non, le sentier tracé par la dame d’Amqui et sa génération. (Boréal, 424 p., 29,95 $)

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Vertige herméneutique

LAT05_LIVRES_05Puisque Madeleine Gagnon nous y invite déjà, parlons de mémoire, d’oubli et de feu Paul Ricœur, l’un des plus grands philosophes français du XXe siècle, qui fait l’objet d’un nouveau et fascinant « Que sais-je ? », signé par Jean Grondin, professeur de philosophie à l’Université de Montréal. Pour citer Ricœur : « Sous l’histoire, la mémoire et l’oubli. Sous la mémoire et l’oubli, la vie. Mais écrire la vie est une autre histoire. Inachèvement. » N’est-ce pas ce que la dame d’Amqui vient d’essayer de me dire ? (Paul Ricœur, PUF, coll. « Que sais-je ? », 128 p., 16,95 $) 

Les zombies contre-attaquent

LAT05_LIVRES_06Les bras m’en tombent. Après le délicieux Petite philosophie du zombie, de Maxime Coulombe, voilà que nos trépassés préférés deviennent les héros d’un autre ouvrage. Zombies : Sociologie des morts-vivants, de Vincent Paris, tient ses promesses macabres pour aller rejoindre la longue liste d’études approfondies sur le sujet. Pour citer Nicolas Dickner, qui en signe la préface : « On s’émerveille du sérieux que chacun y met. » Pour une belle introduction à ce phénomène auquel personne ne semble échapper. (XYZ, 164 p., 21,95 $) 

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